jazz

Gregory Porter, voix (du) millénaire

Le chanteur renouvelle, dans un disque à l’élégance mélodique raffinée et au swing communicatif, l’exploit de son précédent opus, le très médiatisé «Water»

Genre: jazz
Qui ? Gregory Porter
Titre: Be Good
Chez qui ? (Motema/K-tel)

La morale de cette fable? Qu’il faut toujours se méfier de ses méfiances. En Gregory Porter, on avait toutes les raisons du monde de soupçonner un de ces coups montés de toutes pièces (ou presque) par une industrie du disque aux abois, qui joue périodiquement son va-tout sur un(e) émergent(e) soi-disant spontané(e): tout, dans ce si unanime engouement, sentait l’alignement des bien nommés «gens de presse» devant l’irruption d’une valeur marchande déguisée en révélation artistique. A commencer par ce souci presque grotesque de l’image qui montre le nouvel enfant prodige, dans des photos prises dans toutes les situations de la vie, invariablement casqué d’un… passe-montagne à peine plus utile dans ses fonctions que la sucette du lieutenant Kojak dans les siennes. Mais toute cette suspicion fond devant l’évidence d’un talent taille XXL, à l’image du passe-montagne déjà mentionné qui remplirait en somme une fonction métonymique. De quoi nous consoler de l’évolution d’un Kevin Mahogany qui n’a pas, c’est peu dire, tenu toutes ses promesses: la voix masculine de référence d’aujourd’hui, toute concurrence écartée, c’est lui, et ce deuxième disque à son nom le donne pour un fait définitivement acquis.

Deux raisons font qu’on y croit dur comme fer: la première, c’est que ce Be Good très attendu ne tourne pas le dos au précédent Water, comme il arrive souvent avec des artistes sans grande vision qui jouent la dispersion ­stylistique pour faire croire à la richesse de leur monde intérieur; la seconde, c’est qu’il ne le duplique pas non plus, comme c’est encore plus fréquent lorsqu’un disque a gagné le jackpot et que le bénéficiaire de cet heureux coup du sort cherche à rééditer l’exploit par les mêmes recettes.

Explications. Water multiplie les clins d’œil aux bouillonnantes premières années 1970, époque effrontément ouverte, aux codes stylistiques volontairement brouillés, où des labels comme Impulse! ou Flying Dutchman s’ingéniaient à rendre possibles des mariages incertains à l’intérieur de la grande famille du jazz, voire, dans ce qui ne s’appelait pas encore la world music, entre partenaires culturellement éloignés. Ce climat, lié à un contexte sociopolitique revendicatif, Gregory Porter le transpose et l’adapte au troisième millénaire, sans niaiserie nostalgique, et en fait le fonds de commerce toujours inventif de Water . Dans Be Good , un thème comme «Bling Bling», avec ses dérapages free inscrits dans une structure rythmique rigoureuse, relève des mêmes préoccupations et en prolonge les données esthétiques. Là aussi, il manque peu de chose pour investir le territoire occupé par le délirant Leon Thomas, voix emblématique de cette période de brassage fou. Mais le reste du disque, s’il est aussi fortement référentiel, renvoie à une autre aventure: celle des soul brothers obsédés par l’élégance de leur message (ou par l’élégance de la forme à donner à leurs préoccupations contestataires) que furent Sam Cooke, Bill Withers ou le Marvin Gaye de «What’s Going On». S’entourant de saxophonistes au groove miraculeux à la David «Fathead» Newman ou Stanley Turrentine, Porter réinjecte dans le jazz vocal actuel une qualité de balancement et de raffinement mélodique hautement, pardon pour le jeu de mots sommaire, porteurs.

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