Cinéma

«Greta Gratos»: et l’acteur créa la Femme

Elle a tous les attributs de la femme, mais c’est un homme qui l’habite. Au cinéma, la diva des nuits genevoises inspire un portrait intrigant et empathique

Elle est de la famille de Circé, de Marlène, de la Reine de la nuit, de la Callas, de la Castafiore… Mais quand la femme fatale se déshabille, c’est un garçon qui apparaît. Greta Gratos est une figure des nuits et de la vie culturelle genevoises. L’acteur Pierandré Boo l’a créée en 1994 pour le Bal des sorcières à l’Usine. Ils ne se sont plus quittés. Pour son premier film comme réalisatrice, la cheffe opératrice Séverine Barde (Poids léger, Luftbusiness) consacre un portrait à cette diva couverte de fanfreluches. Une longue amitié permet à la cinéaste d’approcher au plus près son sujet, quitte à inventer des dispositifs comme le miroir sans tain pour filmer frontalement la métamorphose et plonger dans les mystères d’une psyché complexe.

Un spectacle artaudien avec l’acteur en 2015: Pour en finir avec le jugement de Dieu

Qui est-elle, ce binôme androgyne, ce «Boy George de la Coulouvrenière»? «La couleur de mon âme et mon plus bel outil», répond le substrat masculin. «La matière qui me permet d’exister», précise l’imago. Le rapport que Pierandré entretient avec Greta est peut-être identique à celui de Walt Disney avec Mickey ou, pour rester à Genève, à celui de Zep avec Titeuf, mais il est indéniablement plus intriqué, plus dévorateur.

Chanson coquine

La créature est un masque qui colle à la peau du créateur, un engagement du corps et de l’âme. Cette maîtresse exigeante est meneuse de revue à l’Usine. Elle tourne un clip d’heroic fantasy avec Desireless (Voyage voyage, air connu…). Elle tient le rôle de la reine Marguerite dans une pièce de Gombrowicz. Elle participe à une manifestation contre les coupes budgétaires frappant la culture à Genève. Dans un couvent alsacien, son effigie grandeur nature repose telle la Belle au bois dormant et son visage s’incruste sur d’anciennes toiles de maîtres…

Peut-être la farce va-t-elle trop loin lorsqu’une professeure de sexologie à l’Université de Montréal retrouve Pierandré au Bain des Pâquis pour parler de la vie sexuelle de Greta et des ambiguïtés du genre. Est-il raisonnable de traverser l’Atlantique pour ausculter ce qui appartient plus au registre de Croquignol travesti, un apocryphe des Pieds nickelés, qu’à celui des Etudes genre… Ce n’est pas sur le divan de la psychanalyse que Greta Gratos, ce «personnage évadé d’un roman mal écrit», a sa place, mais lorsqu’elle s’affale sur un sofa et fait la folle, entonnant Les nuits d’une demoiselle, adorable chanson coquine de Colette Renard, dans une atmosphère de cabaret sensuelle et décadente.


Greta Gratos, de Séverine Barde (Suisse, 2019), 1h26.

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