Chaque concert de Grigory Sokolov est un événement. Le pianiste russe à l’allure de colosse est une légende vivante. Il refuse d'enregistrer des disques en studio et ses rares parutions discographiques sont des captations de concert. Vendredi soir, le Victoria Hall de Genève était plein à craquer pour un récital couronné par six bis, à l’image des concerts-fleuve dont Sokolov a le secret.

Tempi mesurés dans Mozart

Le public, assez dissipé tout d’abord (il a fallu une annonce à l’entracte pour enjoindre les gens à ne pas prendre de photos avec leurs smartphones), a fini par être envoûté par le jeu de Sokolov. Il y a là une force de concentration, une façon d’aller à l’essentiel qui n’appartiennent qu’aux grands. Et comme pour faire un pied de nez à tous les apprentis pianistes dans les conservatoires, le géant joue la Sonate «facile» de Mozart. La délicatesse des traits, ouatés par moments, la clarté d’articulation, avec une palette de timbres toujours variée, en font une interprétation habitée. Les tempi sont mesurés, frisant la lenteur par moments (le «Rondo» final), mais ce jeu sans précipitation apporte une couleur très spéciale à une sonate le plus souvent reléguée au rang de pièce d’étude.

Sans même se lever et attendre les applaudissements, Grigory Sokolov enchaîne directement avec la Fantaisie en ut mineur KV 475 de Mozart. A nouveau, son discours se veut très construit. Tout est soupesé, mesuré, au milligramme près, avec une introduction moins théâtrale que chez d’autres interprètes. Par sa concentration, Sokolov induit une écoute quasi religieuse de la part du public (malgré quelques toussotements et téléphones portables intrusifs). Il faut attendre la fin du morceau pour que le pianiste russe se libère et lâche la bride dans un formidable climax à la puissance tellurique!

Puis il attaque la magnifique Sonate en ut mineur KV 457 de Mozart. Jouant à un tempo mesuré (le premier mouvement étant habituellement plus rapide), à la fois méthodique et sans affectation, il met en lumière l’architecture de l’œuvre. On y admire la conduite de la pensée, le contrôle de la sonorité, avec des reprises subtilement variées (legato/staccato). Grigory Sokolov tire cette sonate vers l’univers de Beethoven. Il prend l’étonnant mouvement final à un tempo très retenu (surtout pour l'énoncé du thème), ce qui accentue les ruptures de ton, avec une large palette de timbres et de dynamiques. Une interprétation fantomatique, puissante, très subjective, sans être ostentatoire pour autant.

Puissance architecturale

Après l’entracte, Grigory Sokolov consacrait sa deuxième partie à Schumann. A nouveau, son jeu prend une dimension philosophique, surtout dans la grande Fantaisie opus 17. On pourrait souhaiter plus de lâcher-prise chez ce jeune Schumann (le côté écorché vif, les élans fantasques, à fleur de peau), mais Sokolov est un homme de logique. Son interprétation est d’une grande puissance architecturale. Il fait ressortir la densité polyphonique, le riche réseau de voix intérieures servi par un piano-orchestre. Tout l’épisode médian dans le premier mouvement de la Fantaisie («Im Legendenton») est superbe de mélancolie intérieure. Le second mouvement est impressionnant, d’une force héroïque, quoique trop martial par moments avec ces appuis marqués. Enfin, le mouvement final est une sorte de plainte intériorisée, moins éthéré que chez d’autres, plus déclamatoire, nimbé de sonorités diaphanes et porté par une puissance incantatoire dans les grands accords conclusifs. On est parfois plus proche de Brahms que de Schumann, mais ce piano a fière allure.

Trilles fantomatiques dans Chopin

Le Victoria Hall est resté dans la pénombre pour les six bis de Sokolov - ce qui n’a pas empêché certaines personnes de quitter la salle avant la fin du concert. Outre trois Moments musicaux de Schubert, c’est dans Chopin et Debussy que Grigory Sokolov s’est montré le plus bouleversant. Ces trilles fantomatiques et cette main gauche de velours sont formidables dans la Mazurka en la mineur op. 68 No2. Enfin, le Prélude «Canope» de Debussy installe une sorte de climat hors temps. Triomphe du dépouillement pour un pianiste qui vit dans son monde, comme hanté par une mission hors normes.