Physiquement, c’est un colosse. Mais à l’intérieur, c’est un poète – un poète de l’indicible quand il se montre très inspiré. Grigory Sokolov a été acclamé vendredi soir au Victoria Hall de Genève. Il a joué Beethoven et Schubert, complétés par plusieurs pièces données en bis. Un récital de Sokolov tient du rituel. Il y a toujours le programme sur le papier et les pièces offertes en complément. Tout cela est réglé comme du papier à musique: six bis. Pas un de plus, pas un de moins.

Pénombre et grandeur du geste

Mais Sokolov n’est pas du genre à se laisser enfermer dans des préceptes. Grand, légèrement arc-bouté sur le clavier, plongé dans la pénombre comme pour accentuer son rang de star, le pianiste russe joue d’abord la Sonate opus 2 No 3 de Beethoven. D’emblée, son instrument sonne comme un orchestre. Un architecte est à l’œuvre. Sokolov est attentif à l’accentuation comme aux changements de climat; les subito piano – réalisés au millimètre près – induisent un effet de surprise. La grandeur du geste, la beauté des sonorités, entre assise et grâce mélodique, permettent d’apprécier toutes les facettes de Beethoven.

«L’Adagio», qu’il prend à un tempo idéal, est d’une profondeur magnifique. Certes, le discours est très maîtrisé, avec un «Scherzo» qui peut surprendre en raison d’un tempo pour le moins modéré, mais le jeu est constamment vivant, intelligent, dévoilant les trouvailles du jeune Beethoven. Viennent ensuite les Onze bagatelles opus 119. On y admire la finesse d’articulation, la tendresse mélodique conjuguée à une ironie typique du dernier Beethoven. Sokolov transforme ces Bagatelles en véritable cycle; plus il avance dans le recueil, plus la musique prend un tour expérimental. On dirait des improvisations tant la musique s’invente dans l’instant. La dernière Bagatelle est d’une simplicité désarmante. Economie des moyens. Less is more.

Schubert mis à nu

Passé l’entracte, le géant russe aborde les quatre Impromptus opus posthume 142 de Schubert. N’y cherchez pas le charme viennois ou une quelconque forme de séduction. C’est un Schubert mis à nu. A nouveau, Sokolov bâtit le discours à la manière d’un architecte. Les Impromptus 2 et 3 sont pris à un tempo modéré; il sculpte chaque note là où on aimerait parfois des envolées plus vives et spontanées (la cinquième variation de l’Impromptu No 3). Mais tout cela reste de haute tenue. L’ultime Impromptu se veut crépusculaire, taillé comme un diamant noir, aux antipodes de la danse échevelée d’un Brendel. Sokolov est le champion de l’absolu: on ne saurait le contredire dans ses choix.

Lire aussi: Le retour de Grigory Sokolov au disque

Un récital de Sokolov, on vous le disait, ne serait rien sans les bis. Les aficionados le savent; une partie du public a peu à peu vidé la salle vendredi soir au fur et à mesure que le pianiste alignait les morceaux. Ce fut d’abord l’Impromptu opus 90 No 4 de Schubert, d’un cantabile admirable, ponctué d’une section médiane intense. Sokolov passe ensuite à la musique baroque française, jouant notamment Le rappel des oiseaux de Rameau. Il revient à Schubert avec la Mélodie hongroise et s’offre le Prélude opus 11 No 4 de Scriabine.
Ultime bis: le Prélude Des pas sur la neige de Debussy. C’est ici qu’il atteint la quintessence de son art, capable de suggérer une ligne dans une pièce si lapidaire. Son piano disparaît comme dans une nuée de brouillard après un récital aussi dense.