Au commencement était l’insouciance. «Nous étions gais comme des pinsons», écrit un grenadier français au départ de Calais, par un joli printemps d’avril 1812. Nul n’imagine encore la faim, le froid, le typhus qui extermineront ses compagnons bien davantage que les combats.

Ceux qui, quelques mois plus tard, auront encore la force d’écrire témoigneront des visions d’horreur qui parsèmeront les plaines russes de Moscou à Vilnius: les routes jonchées de cadavres, de mourants, de voitures abandonnées, de carcasses de chevaux. Partis pour une courte campagne estivale, les 440 000 hommes de la Grande Armée ne sont pas équipés pour survivre dans la steppe en hiver. Même les régiments russes, mieux équipés, souffriront terriblement du froid et des marches forcées.

La campagne de Russie telle qu’elle a été vécue et racontée par les soldats, tel est le fil rouge de l’enquête de Marie-Pierre Rey, professeure d’histoire russe et soviétique à l’Université Paris I-Sorbonne. Les témoignages, mémoires et lettres contenus dans ce livre permettent de saisir l’ampleur du désastre. 1812 est le grand traumatisme militaire du siècle, qui touche, par la nature multinationale de la Grande Armée, tous les pays d’Europe.

«Une foule de mendiants»

Un traumatisme partagé par les Russes: la destruction de Moscou, mais aussi d’autres villes importantes, frappe tellement la population, explique Marie-Pierre Rey, que Napoléon ne tarde pas à se changer en figure incarnée de l’Antéchrist. Un siècle et demi plus tard, les atrocités nazies sur sol soviétique actionneront les mêmes leviers de résistance patriotique, à l’aide, bien sûr, d’une propagande massive.

L’auteure fait aussi éclater certains préjugés sur le code militaire: non, les prisonniers ne sont pas toujours épargnés et on abandonne souvent les blessés sur la route. De plus, les exactions sont nombreuses de part et d’autre. La discipline vole en éclats. Hormis peut-être la garde rapprochée de Napoléon, qui conserve fière allure malgré les assauts du froid et des cosaques. Ainsi écrit l’officier et poète Denis Vassilievitch Davydov: «Je n’oublierai jamais la démarche libre, aisée et l’allure menaçante de ces guerriers éprouvés par tous les aspects de la mort […]. Ces colonnes-là restèrent inébranlables.» Mais pour l’immense majorité: «Les débris de l’armée française se réduisaient à une foule de mendiants qui mouraient de faim. Tous les chemins étaient remplis de soldats morts.»

Dans cette retraite sans fin, malheur à celui qui traîne, qui trébuche: ses voisins s’emparent de ses vêtements en vitesse, avant que la raideur du corps mort empêche de les enlever. Pire encore, un officier russe décrit avec une sincère épouvante des scènes d’anthropophagie en série: des hommes mangent un de leurs compagnons rôti au fond d’une cabane, avant de mourir d’épuisement et de servir de repas aux suivants. Xavier de Maistre, l’écrivain savoisien qui sert le tsar, est lui aussi marqué par ces visions: «Je n’en voyais pas un sans songer à cet homme infernal qui les a conduits à cet excès de malheur.»

Même les relais tant espérés se révèlent des pièges mortels: à ­Vilnius, la désorganisation des régiments empêche une juste distribution des vivres. Au final, des milliers d’hommes errent le ventre vide et meurent dans les rues.

Des cas de démence

Marie-Pierre Rey rappelle aussi que des milliers de civils français suivaient la Grande Armée au péril de leur vie: vivandières et cantinières avec leurs enfants, émigrés français à Moscou craignant les représailles russes. Ce sont eux qui paient le plus lourd tribut lors de l’épisode de la Bérézina, parce qu’ils ne parviennent pas à franchir la rivière avant la destruction des ponts.

Les soldats et les civils qui survivent à leur capture et à leur déportation auront la possibilité, dès 1814, de s’installer dans l’empire et d’être naturalisés à des conditions avantageuses. Quant aux rescapés français de la Grande Armée – souvent mutilés, presque tous porteurs de traumatismes psychiques –, ils seront traités sans ménagement, verront leurs soldes réduites. La France des Bourbons ne souhaite pas perpétuer le souvenir des grognards: «Aucune statue, aucun monument commémoratif ne leur est élevé», rappelle Marie-Pierre Rey. Les archives des asiles rapportent des cas de démence et plusieurs suicides.

Côté russe, la première «Grande Guerre patriotique» (la seconde étant celle de 1940-45) a fait l’objet de multiples commémorations, avec notamment la création d’un sanctuaire sur le champ de bataille de Borodino dès 1839. Le monumental roman de Tolstoï, Guerre et Paix, fonde un puissant imaginaire autour des événements.

Marie-Pierre Rey, L’Effroyable Tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie, Flammarion, 384 p.