Scènes

Au Grütli, deux amants déroulent une passion

Deux comédiens, deux micros, un texte qui dit parfaitement la duplicité de l’amour fou. «Lisbeths» est une merveille à découvrir sans tarder à Genève

Ce diable de Fabrice Melquiot! Qui, dans Lisbeths, saisit toute la duplicité de la passion. Cette illumination à la première vision, suivie de la dévoration quand les corps s’autorisent, mais aussi son éparpillement, cet effritement quand le feu n’est plus aussi ardent. L’auteur pousse le jeu dangereux jusqu’à imaginer un doigt croqué, un enfant intermittent, une cicatrice fantôme… Réel qui vacille, Lynch sur un plateau. Servi par deux comédiens musiciens qui se parlent et parlent d’eux dans un seul mouvement. Au Grütli, on savoure le swing, la vague qui roule et noie les amants. On savoure Marie Druc et Valentin Rossier qui, arrimés à un micro sur pied comme à un mât dans la tempête, s’offrent à nous avec tout leur talent.

Lisbeths est l’histoire simultanée d’une rencontre et d’une séparation. D’entrée, dès les premiers mots, Pietr, commis voyageur, dit le trouble du même qui a changé. C’est elle, Lisbeth, son aimée et pourtant, ce n’est plus elle tout à fait. D’où ce pluriel, Lisbeths avec un «s», car, à ses yeux, la femme singulière s’est divisée.

Présent continu

Ce texte de Fabrice Melquiot, directeur du Théâtre Am Stram Gram, est saisissant parce qu’il restitue dans un style direct et indirect tous les niveaux de discours d’un couple épris. Ce qu’on se dit, ce qu’on pense, ce qu’on sent, ce dont on se souvient, ce qu’on oublie, ce qui attise le désir, ce qui l’éteint. Un faisceau de mots à la fois sensés et insensés. Des bribes plutôt, phrases courtes, avortées, où les silences parlent haut. Lisbeths ne se déroule pas dans une unité de temps – quatre mois s’écoulent entre la rencontre et le délitement. Il y a des épisodes, des lieux, des tiers qui criblent le récit.

Pourtant, nous, spectateurs, sommes pris dans un présent continu, une poche, où toutes les sensations semblent appartenir au même cœur battant. L’effet sans doute de la partition sonore de David Scrufari, nappes électroniques qui, même si elles s’emballent parfois pour dire l’étreinte ou l’affolement, conservent toujours une intensité enveloppante, comme un cocon. L’effet aussi des lumières de Jonas Bühler qui, du plus sombre au plus strident, palpitent à l’unisson.

Le texte comme une vague

Les garants de cette fusion, ce sont évidemment les deux comédiens funambules, en équilibre parfait sur les mots de Melquiot. Comme à son habitude, Valentin Rossier pratique un jeu dérobé, en dedans. On pourrait dire écorché, mais il s’agit plus d’une intimité hantée par le questionnement. A ses côtés, à 2 m 58 exactement, Marie Druc joue une amante plus solaire, incisive, plus borderline aussi. Fétu de paille sur le point de se briser.

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Marie Druc-Valentin Rossier. Leur union de scène est sacrée. Elle dure depuis Platonov, en 2009, et ne semble pas près de cesser. Les deux comédiens ont cette même manière de rouler sur le texte, comme les vagues roulent sur le sable avant de s’effacer. Un sommet d’élégance où tout est là, sans forcer. Avec ce diable de Melquiot à la proue du bateau, le périple est parfait.


Lisbeths, jusqu’au 20 mai, Théâtre du Grütli, Genève

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