C’est une explosion de propositions insolentes, insolites et gratuites qui animent le Grütli durant trois jours, s’enchaînent au fil d’une programmation en escalier et attirent une foule de jeunes spectateurs, prompts à échanger. Pour la quatrième fois, Go Go Go fait la fête à la rentrée de janvier.

De Trickster-p – compagnie confirmée du Tessin – à Clara Delorme, ovni de la scène chorégraphique, chacun des 16 projets invités déploiera sa singularité de jeudi à dimanche prochains. «Avec Barbara Giongo, nous ne sommes pas arc-boutées sur une esthétique particulière. Contemporain, classique, peu importe. Ce que nous recherchons, c’est un travail personnel, engagé, qui bouleverse les certitudes et élargit les horizons», indique Nataly Sugnaux Hernandez, codirectrice des lieux depuis 2018. Elle détaille les trésors nichés dans ces trois jours de performances, théâtre et danse.

Le Temps: Vous organisez votre quatrième Go Go Go. Quelle est la particularité de cet événement?

Nataly Sugnaux Hernandez: Occuper et faire vivre l’intégralité du bâtiment du Grütli. Nous travaillons avec l’adc, l’Association pour la danse contemporaine qui a des studios dans les étages, Fonction: cinéma, qui se trouve au rez-de-chaussée, ainsi qu’avec la Bibliothèque musicale. L’Orangerie, l’espace qui se trouve à l’arrière du bâtiment, en bas, se transforme en bar, avec une tente extérieure pour le prolonger. Enfin, au deuxième étage, dans le lieu dit de la terrasse avec plantes et sofa, nous accueillons une proposition longue durée.

De quoi s’agit-il?

On pourra y voir Diane ou le début du monde fini, un court métrage poétique de Filippo Filliger, ou écouter Pura Vida, un podcast de Carla Demierre qui montre des artistes au travail. On pourra aussi plonger dans la Bibliothèque des projets non achevés de Céline Nidegger et Bastien Semenzato ou encore savourer le texte fou de Sébastien Grosset, Paysages impossibles. C’est un espace hybride, de détente et de découvertes.

Comment qualifier la programmation de Go Go Go?

Ce sont des spectacles adaptés au temps court de la programmation qui se donnent deux fois durant les trois jours. Ils sont souvent forts, chargés, irruptifs et doivent rester légers techniquement, avec montages et démontages rapides, puisqu’ils s’enchaînent souvent sur les deux mêmes scènes. Les artistes invités ne sont pas émergents, ils ont déjà plusieurs travaux à leur actif, mais restent assez jeunes dans la profession. Deux tiers sont Romands, un tiers vient de France, de Belgique, d’Italie.

Quelques rendez-vous pour donner envie?

C’est forcément difficile de choisir, car chaque démarche nous touche, mais un spectacle comme AY! YA! de l’artiste basque Macarena Recuerda Shepherd fascine. La danseuse crée des illusions d’optique au moyen de miroirs ou de parois amovibles et, avec ces corps à plusieurs membres ou aux membres distendus, elle montre que notre regard nous trompe. Notre vision n’est pas basée sur ce que voient nos yeux, mais sur ce que le cerveau interprète et reconfigure. Son travail, très ludique, interroge nos biais cognitifs.

«Funkenstein», de Kidows Kim, a l’air aussi spectaculaire…

Avec ce solo, l’artiste français explore le monstrueux, en incarnant une galerie de créatures fantastiques figurant en marge de la société. Il s’agit pour lui de déployer la variété de possibles humains et de bousculer les notions de normes.

Vous revendiquez une programmation engagée?

Oui, mais l’engagement peut être aussi poétique. Si on prend un travail comme Waiting Room, d’Antoine Weil et Julia Botelho, de jeunes artistes issus de la HEAD et de la Manufacture, on assiste à une série de mouvements à deux, légers et ludiques, qui échappent à la notion de couple et de confrontation. Il y a une vraie douceur qui se dégage. Ce qu’on retrouve dans Biche, de Marion Zurbach, avec Géraldine Chollet. Marion est partie d’un récit de vie qui raconte l’interruption brutale d’une carrière de ballet, mais le spectacle permet surtout aux deux danseuses de développer un très beau langage chorégraphique sur la notion de soutien et de soins.

Et puis, le public de Go Go Go pourra également participer…

En effet, la compagnie Trickster-p invite les spectateurs à jouer avec eux à Eutopia, un jeu de plateau qui tente de conjurer la fin du monde en remettant en question les vieux modèles biologiques, écologiques et anthropologiques. Chaque partie sera différente et dépendra des 20 personnes convoquées autour de la table.

Ce qui frappe, dans les éditions passées de Go Go Go, c’est l’effervescence du public et son envie de partager ce qu’il a vu. Une intention de votre part?

Complètement. On est très sensibles à l’échange, Barbara et moi. Voilà pourquoi tous les spectacles sont gratuits – il faut juste demander des contremarques au rez-de-chaussée, et que, dans l’entrée droite du bâtiment, on installe une Stammtisch, ou table des débats, pour que les artistes et les spectateurs se rencontrent. L’effervescence est aussi liée au fait que les spectacles s’enchaînent. Voir plusieurs choses dans la soirée crée une excitation, un sentiment de fête.

Aux Cinémas du Grütli: Black Movie amène le monde à Genève

L’échange est d’ailleurs au cœur de votre codirection, avec le Bureau des compagnies, une singularité du Grütli.

En effet, tous les lundis, de 9h à 18h, les danseurs, comédiens, musiciens et plasticiens peuvent venir à la permanence du Bureau des compagnies, dans le foyer au 2e étage, et poser toutes les questions qu’ils souhaitent. Sur l’administration, le budget, la diffusion, les répétitions, etc. Soit on peut répondre, soit on trouve la personne compétente pour donner l’info, mais on aide au maximum, et, souvent, les artistes s’aident entre eux. Cet outil, associé au fait que nous avons diminué le nombre de spectacles annuels (20 en 2023, dont huit créations, avec deux salles de représentation) pour donner plus de temps de répétition sur le plateau et plus de représentations, marque notre intention de mieux soigner les personnes. C’est difficile de choisir les projets, car nous recevons entre 300 et 400 propositions par année, mais nous voulons prendre le temps de bien accompagner les artistes.


Go Go Go, du 12 au 14 janvier, Bâtiment du Grütli, Genève