Dire de Kiyan Khoshoie qu’il est à l’aise en scène se situe très en dessous de la réalité. Ce danseur genevois qui a travaillé plus de dix ans sur les plateaux européens est carrément doué. Pour le mouvement, dont il connaît de multiples vocabulaires. Et pour le one man show qu’il mène en beauté, ces jours, au Théâtre du Grütli, dans Grand Ecart, une critique souriante du milieu de la danse mise en scène par Charlotte Dumartheray. Tout commence par un work in progress avec le public et se poursuit par une parodie, astucieuse, des pontes de la chorégraphie. On rit beaucoup et on admire le métier de ce danseur qui, dit-il, n’a jamais suivi un seul cours de comédie. Ses enchaînements sont impressionnants de fluidité et le plaisir, palpable au sein du public qui réunissait beaucoup d’apprentis danseurs, jeudi dernier, a débouché sur une standing ovation méritée.

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Qui est Kiyan Khoshoie? Jeudi, beaucoup de professionnels se pinçaient. Car peu d’entre eux connaissaient ce danseur genevois âgé de 31 ans qui s’illustre pourtant depuis quinze ans. C’est que le jeune homme s’est exilé à la Rotterdam Dance Academy à 19 ans où il a suivi sa formation classique et contemporaine. En 2008 et 2009, il gagne le Prix Etudes du Pour-Cent culturel Migros et poursuit son apprentissage. Une fois diplômé, Kiyan Khoshoie a intégré différentes compagnies jusqu’en 2017, prêtant notamment ses talents à It dansa à Barcelone, Dansgroep à Amsterdam et le Scapino Ballet à Rotterdam. Depuis deux ans, il mène un travail personnel et enseigne à Genève aux apprentis de la filière CFC danseur des Arts appliqués ainsi qu’aux élèves de l’école privée Dance Area.

Immense tempérament

Voilà pour la fiche signalétique. Mais ces sages informations ne reflètent pas l’immense tempérament de l’artiste. Sa voix est posée, son regard, amusé et perçant. Pareille puissance émane de son corps et de ses mouvements. Il a tout pour lui, comme on dit. Et Charlotte Dumartheray ajoute à ces qualités une vision joueuse de la parodie. Au lieu de lancer l’artiste d’emblée dans la satire gratinée, la metteur en scène le fait démarrer sur une longue intro adressée au public. «Nous allons faire un work in progress, mais, rassurez-vous, je ne vais pas lécher le sol ou me mettre nu», dit le danseur à l’audience. Avant d’inviter le public à «se lâcher, dans le dégoût ou la colère. En 2019, on lâche!» Il hésite entre jouer porte du fond ouverte ou fermée, consulte la salle à ce sujet, diffuse de la fumée, car ça fait tout de suite plus «spectacle». Bref, Kiyan Khoshoie brocarde les poncifs contemporains et s’y prend plutôt bien.

Portraits à la manière de Caubère

On sourit déjà, mais on rit tout à fait lorsque le danseur aligne sa série de portraits à la manière de l’acteur Philippe Caubère. Le chorégraphe hystérique et maniéré, l’interprète pénible et angoissé, le chef de troupe super bienveillant, mais qui, à force de «care» et de «zen», devient complètement flippant ou le chef de troupe classique qui ne pense qu’harmonie et légèreté, mais qui devient impitoyable lorsqu’une de ses danseuses étoiles annonce un bébé… Beaucoup de jeu parlé, donc, dans ce catalogue. Suivi de moments plus abstraits où le danseur enchaîne des bribes de phrases chorégraphiques comme autant de réminiscences brouillées du passé. Kiyan Khoshoie chante aussi («I want to break free») et allume la salle de son aura de star.

La fin, consacrée au côté prématurément usé du danseur très, trop sollicité, est un peu moins inspirée, car cet aspect a déjà été beaucoup traité. On se souvient notamment du monologue de Maud Liardon, Arnica 9Ch, à ce sujet. Mais là encore, couché et rêveur, Kiyan Khoshoie subjugue l’audience. Oui, dire de cet artiste qu’il est à l’aise en scène se situe très en dessous de la réalité.


Grand Ecart, jusqu’au dimanche 27 septembre, Théâtre du Grütli, Genève. Du 20 au 22 mars 2020, Petit Théâtre, Sion.