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Martin Engstroem (à g) et Christoph Müller affichent en même temps, à Verbier et Gstaad, deux festivals classiques aux philosophies proches mais différentes.
© Bertrand Rey

Festivals 

Gstaad-Verbier: match amical entre directeurs

Les deux festivals classiques se déroulent au même moment. À quelques jours de l’ouverture de celui de Gstaad, son directeur Christoph Müller et le fondateur de celui de Verbier, Martin Engstroem, croisent leur vision et leur réalité

On se dit qu’ils doivent s’agacer à programmer deux festivals concurrents aux mêmes dates. Depuis 15 ans, Christoph Müller et Martin Engstroem ont trouvé leur équilibre. A chaque manifestation son identité, même si certains grands solistes jouent à Gstaad et à Verbier, ou que compositeurs et œuvres se croisent parfois.

Leurs différences? D’abord, le territoire. On n’y parle pas la même langue. Ensuite, la durée. Environ deux semaines pour Verbier, sept pour Gstaad. Enfin, la programmation. Plus de musique de chambre et de violon du côté alémanique. Plus de lyrique, de symphonique et de piano en Valais.

Le Temps: Gstaad était très connu quand Verbier est né. Comment ne pas se répéter?

Christoph Müller: Quand j’ai pris la direction de Gstaad en 2002, Verbier était déjà bien implanté. Nous avions des accords de programmation selon les fidélités de certains musiciens. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui décident. A Gstaad, on les choie et on les garde sur une longue période, où ils jouent à plusieurs reprises entre amis. Ils veulent toujours revenir.

Martin Engstroem: Je n’ai jamais imposé de période de carence. La compétition est saine. Tous nos artistes jouent partout. Gstaad était un peu la grand-mère quand j’ai créé Verbier en 1994. Mon modèle était plutôt Aspen dans le Colorado, avec l’expérience d’apprentissage et le passage obligatoire des plus grands artistes. A Verbier, l’émulation est très particulière car les anciens soutiennent les jeunes. Et j’incite les stars à jouer ensemble.

CM: Certains n’aiment pas ça…

ME: Ça peut représenter une pression d’être en rivalité avec des collègues. Mais d’autres apprécient beaucoup. Et le public adore.

A propos de rivalité, qu’en est-il de la vôtre?

CM: Nous sommes plus complémentaires que rivaux. La musique de chambre est majoritaire à Gstaad et nous développons nos programmes différemment. J’invite souvent les artistes et les laisse choisir leurs partenaires eux-mêmes, c’est un autre point de départ.

ME: Nous ne sommes pas rivaux du tout! D’une certaine manière je dirais même que nous proposons à Verbier en deux semaines ce que Gstaad développe sur une plus longue période. Nous avons certainement quelques spécificités propres. Nous n’invitons pas d’orchestre, à part la Kremerata Baltica ou les Solistes de Moscou, car nous avons trois formations «maison» (le Verbier festival orchestra, celui de chambre, le junior, ndlr). Notre Music camp pour les adolescents est une autre signature. Nous affichons aussi des opéras en version de concert, de la musique de chambre et des master classes. Il y a au moins trois concerts payants par jour, et une centaine de rendez-vous gratuits pendant le festival comme le concert de 23h tous les soirs à l’Eglise ou les répétitions ouvertes, les activités pour le jeune public et les concerts du Fest’off.

Vous êtes tous les deux «sous tente». Quid d’une salle fixe?

ME: Pas une grande salle, mais de 700 à 800 places, pour la musique de chambre. Un lieu confortable et intime qui perdure à l’année et qui soit réaliste pour une communauté de 2500 personnes en servant aussi d’autres activités est souhaitable. La tente restera pour les orchestres, avec peut-être encore un peu plus de musique du monde et de jazz.

CM: A Gstaad, le point fort c’est l’église de Saanen avec son atmosphère, son acoustique, son histoire et ses 700 places. On rêve d’une grande salle de concert. On y travaille depuis neuf ans (avec l’architecte Rudy Ricciotti, ndlr). «Les Arts Gstaad» se développent mais le projet n’est pas encore financé.

Quelles sont vos philosophies?

CM: J’ai essayé de maintenir l’héritage de Menuhin: faire de la musique entre amis. Plus relax que pendant les saisons. Je fais beaucoup travailler les artistes en résidence pendant plusieurs jours afin qu'ils puissent partager la scène entre complices.

ME: Donner, apprendre et transmettre entre maître, public, artistes et jeunes. J’essaye de donner un sens et d’ouvrir les portes. Ce qui m’a inspiré, c’est que Verbier est comme une île lointaine, une destination isolée. Je voulais créer une grande intensité musicale, que ça bouillonne du matin au soir.

CM: Il y a tous les acteurs du monde musical à Verbier, pas seulement les artistes mais aussi les agents, les journalistes, des managers… C’est comme une sorte de foire musicale. Mais beaucoup de musiciens n’aiment pas tout ce volume d’activité autour des concerts. Chez nous, on essaye de donner du temps et de l’espace à chacun. On offre un tapis rouge pour que l’artiste se sente le roi. C’est une grande différence.

ME: Au-delà du tapis rouge qui va jusqu’à Verbier aussi (rires), nous aimons l’idée de recréer une atmosphère plus familiale, en proposant aux artistes de loger dans des chalets. Ça leur permet de venir avec leur famille et de rester plus longtemps.

Le public vieillit…

ME: C’est intéressant et stimulant de chercher de nouvelles idées pour le renouveler. Ça nous pousse à imaginer d’autres voies. Les ingrédients sont toujours les mêmes: compositeurs, œuvres, artistes. Je me compare souvent à un chef de cuisine: on a tous les mêmes «produits» mais tout est dans l’équilibre des saveurs et des goûts!

CM: Il faut une connexion forte avec le public. Et les jeunes en particulier. On a créé un poste pour un projet pédagogique autour des écoles. Quatre semaines du festival se déroulent pendant la période scolaire à partir du 10 août. On implique les professeurs pour qu’ils prennent l’initiative de faire bouger les choses pour rajeunir le public.

Y a-t-il une thématique importante?

CM: Oui, j’y tiens beaucoup. Il est indispensable de tendre un fil rouge sur toute la durée du festival. C’est un moyen de construire les concerts autour d’un sujet.

ME: Non, je n’aime pas ça. Je trouve que ça enferme la programmation. Je suis très orienté sur les artistes. Leur force c’est leur répertoire. Ils seront meilleurs avec tels collègues dans telles œuvres. Pour les rencontres ou les concerts symphoniques, c’est moi qui suis en cuisine. Mais je ne touche pas aux récitals.

Avez-vous l’intention de modifier vos dates pour être plus séparés?

CM: On a déjà changé la date d’ouverture: une semaine avant Verbier. C’est plus fluide.

ME: Tu crois qu’on a un public commun (sourires)?!

CM: Je pense qu’une grande part des mélomanes viennent aux deux, oui.

ME: Bien sûr.

CM: La durée est aussi principalement une question touristique, avec une longue tradition à Gstaad. La commune a besoin d’une animation pour remplir les hôtels qui ferment après le dernier concert. Le festival est la manifestation la plus importante de l’été. Plus que celle de tennis, ou de beach-volley. Avec 7 millions de chiffre d’affaires on en rapporte plus du double dans l’économie locale par le business touristique et les services, sans compter tout l’aspect immobilier de location et de ventes d’appartements ou de chalets.

ME: A Verbier aussi, il fallait créer une saison estivale. Mais aussi changer la perception populaire de la station. Je crois qu’on a fait du bon travail. Aujourd’hui c’est une manifestation solide avec 9 millions de budget et 32 de retombées globales, selon l’étude McKinsey.

N’est-ce pas devenu trop chic?

ME: Non je ne pense pas. D’ailleurs à l’époque, Le directeur d’UBS, Georges Gagnebin, qui amenait 1200 clients par été, leur disait qu’à Verbier on n’avait pas besoin de cravate. On a gardé cette ambiance.

CM: Chez nous c’est le contraire. Certains habitants de Gstaad se réjouissent de porter une cravate une fois par an. C’est comme une tradition pour beaucoup de gens qui ne sont pas habitués à aller au concert et sont très éloignés de la culture. Le festival, c’est aussi leur fête.

ME: Ce qui doit faire la différence, c’est la valeur ajoutée. Aujourd’hui, avec un billet, on peut aller à Gianadda ou faire plein d’autres choses dans la journée. On compte 15 000 personnes qui fréquentent Verbier sans acheter de billet et viennent gratuitement aux répétitions, master classes ou autre.

CM: Nous proposons une 4e catégorie de billets moins chers à 45 francs.

Et à Verbier?

ME: Je ne sais pas, c’est gratuit (rire). Ça dépend selon le cas. Ceux qui habitent dans la commune de Bagnes ont 40% de réduction, par exemple. Je ne crois pas que le prix des billets soit un problème pour les gens.

CM: A Gstaad, on ne veut pas que la musique classique soit élitaire. On a ajouté une exclusivité: la Conducting academy créée en 2014. Les chefs étudiants peuvent travailler un répertoire sélectionné, pendant trois semaines, cinq à six heures par jour, avec un orchestre professionnel.

ME: Quel est le pauvre orchestre qui doit vivre ça?! (rires)

CM: Le Gstaad festival orchestra. On commence cette année avec Jaap van Zweden, nouveau directeur du New York Philharmonic, qui débute chez nous. Il y a eu 352 demandes. On a sélectionné douze chefs: trois femmes et neuf hommes. Le projet coûte presque 1 million et a pris beaucoup de temps à réaliser. Mais c’est très intéressant pour le public de voir comment l’orchestre sonne différemment avec douze chefs. C’est très dur pour les musiciens, mais pour les jeunes chefs c’est très formateur.

Internet est-il une bonne façon de toucher le public?

ME: Absolument. Avec le streaming, direct et différé, on touche 1 million de personnes. En moyenne 28 000 regardent en direct. Pour un récital de 500 personnes dans l’église, ça développe considérablement l’écoute! Ça n’amène pas à vendre plus de billets. Mais c’est excellent pour se faire connaître et amener la musique en direct dans le monde entier et à tous les publics!


Festival de Gstaad, du 13 juillet au 2 septembre. Rens.: www.gstaadmenuhinfestival.ch, +41 33 748 83 38

Festival de Verbier, du 21 juillet au 6 août. Rens.: www.verbierfestival.com, +41 848 771 882 

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