Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Le Guépard. Trad. de Jean-Paul Manganaro. Voyage en Europe. Ed. de Gioacchino Lanza Tomasi et Salvatore Silvano Negro. Seuil, 396 p. et 220 p.

Le palais de Donnafugata n'a rien perdu de son éclat, ni la Sicile de son mystère! On aime ces retrouvailles avec le bouillant et ironique prince Fabrizio Salina, pour qui le débarquement de Garibaldi marque la fin de l'ordre ancien et le lent déclin de sa maison. Le goût du prince pour l'observation des étoiles, l'arrivée de la famille à Donnafugata, la partie de chasse et le plébiscite truqué, le coup de foudre de Tancredi pour la belle (et riche) Angelica, la conversation avec le Piémontais Chevalley sur la Sicile, les démêlés familiaux du Père Pirrone, le bal au palais Ponteleone, la mort du prince et l'affaire des reliques: aussi brillante que soit cette suite de tableaux, on est frappé du caractère funèbre que lui a conféré l'écrivain, en sourdine, grâce aux épisodes du soldat mort dans le jardin ou de l'édifiant tableau de Greuze - comme s'il avait lui-même conscience de sa proche disparition.

Cinquante ans après la mort de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa (1896-1957), son œuvre majeure reparaît donc dans une nouvelle traduction, moins «lisse», qui se veut plus fidèle et plus contemporaine: les personnages ont gardé leur nom italien et le sommaire détaillé des chapitres/parties a été repoussé dans une table analytique finale. Plus important, le découpage du texte et le rythme de la phrase se calquent désormais fidèlement sur l'original. La préface du romancier Giorgio Bassani est remplacée par une longue postface de Gioacchino Lanza Tomasi, surintendant du Théâtre San Carlo de Naples et fils adoptif de l'auteur. Elle éclaire par de nombreux extraits de lettres la composition de ce roman testamentaire et livre des indications touchant son contenu, par exemple cette note à un ami: «Fais attention: le chien Bendicò est un personnage très important et il est presque la clé du roman.» De fait, le fidèle danois est présent dès l'ouverture et sa dépouille de fourrure jetée par la fenêtre clôt superbement le récit.

Fallait-il traduire Voyage en Europe (Viaggio in Europa, Epistolario 1925-1930, Mondadori 2006), qui rassemble les lettres de jeunesse adressées par l'écrivain à ses cousins Casimiro et Lucio Piccolo di Calanovella? Certes, elles nous renseignent sur le mode de vie d'un oisif lettré qui, en séjour à Londres, Paris ou Berlin, paraphrase Chateaubriand, se met dans la peau de Proust et cite Valéry, sans craindre de passer pour un «monstre» (c'est ainsi qu'il signe) en multipliant les plaisanteries railleuses. Ce faisant, elles nous montrent comment s'est formé «l'œil infaillible dans l'introspection caustique de la comédie humaine» qui sera à l'œuvre dans Le Guépard. Mais, sauf rare exception, elles exigent beaucoup du lecteur pour saisir les mille et une allusions explicitées en notes. Réservé aux «happy fews» de son cher Stendhal.