livres

Comment guérir des jouissances morbides? Guerriers et philosophes sur les traces d’Arès

La guerre, avant d’être «la poursuite de la politique par d’autres moyens», est le royaume imprenable des pulsions souterraines. Trois livres d’aspect très différent explorent ce lieu indicible et largement tabou sur notre continent pacifié

Genre: philosophie
Qui ? Jesse Glenn Gray
Titre: Au Combat. Réflexions sur les hommes à la guerre
Traduit de l’anglais par Simon Duran
Chez qui ? Tallandier, 298 p.

Genre: essai politique
Qui ? Samir Frangié
Titre: Voyage au bout de la violence
Chez qui ? Actes Sud, coll. L’Orient des livres, 172 p.

Genre: mélanges
Qui ? Collectif, sous la direction de Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez
Titre: Qu’est-ce que la guerre?
Chez qui ? PPUR/Antipodes, 322 p.

Elle a disparu de notre quotidien au point d’en devenir un objet étrange, insaisissable. Sur le territoire européen du moins, la guerre a quitté nos écrans radars. On en perçoit parfois des échos douloureux, au loin, un peu plus près quand l’OTAN est impliquée. Surtout, la guerre ne se laisse pas facilement appréhender. La guerre et la paix sont deux mondes inaudibles l’un à l’autre, séparés par une paroi étanche. Comment dire ce qu’est la guerre sans se perdre en abstractions ou, à l’inverse, se prendre les pieds dans les sables mouvants du récit vétéran?

Un bouleversant essai vieux de 50 ans, traduit pour la première fois en français, concilie expérience vécue et réflexion sur le fait guerrier. Son auteur, Jesse Glenn Gray, a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale en qualité d’officier du renseignement sur les champs de bataille de l’Europe. Un soldat-philosophe, peut-on dire, puisqu’il fut averti le même jour par courrier de la réussite de sa thèse sur Hegel et de son incorporation dans l’armée américaine.

En 1959, Gray est professeur de philosophie à l’Université du Colorado, spécialiste de la philosophie allemande, et notamment de Heidegger, dont il supervise les traductions en anglais. Il a «l’intime conviction que quelque chose va affreusement mal dans le monde contemporain». Mais quoi? En relisant ses notes de guerre, qu’il trouve «tristes, risibles et étranges» – à l’instar des hommes des limbes décrits par Platon –, il trouve un indice du mal qui ronge les hommes: la guerre, surtout dans sa version «totale» du XXe siècle, exerce un pouvoir d’horreur et de fascination mêlées qui rend le retour à la paix «stérile et insipide». Aussi le philosophe propose-t-il des pistes de réflexion à destination de ses frères humains. Peut-être espère-t-il aussi panser ses blessures secrètes.

Gray se garde de donner la moindre leçon. Il n’a pas été le héros de sa brigade qui attaque tout seul le bunker ennemi, ni l’homme révolté face aux ordres imbéciles ou cruels de sa hiérarchie – sauf une fois, où il s’oppose à l’emprisonnement de jeunes déserteurs alsaciens des armées du Reich. Il est au contraire le «soldat par excellence», fasciné par le spectacle de la guerre et ce climat qui bouleverse l’homme dans son rapport au monde et lui fait éprouver des sentiments de désespoir et de plénitude à intervalles très rapprochés.

Il admet avoir ressenti, lui le lettré, l’humaniste nourri de livres, la «jouissance de la destruction», une pulsion non pas animale, mais terriblement propre à l’homme. N’y voyons aucun relativisme: dans la préface de la seconde édition de 1966, Hannah Arendt, son amie de longue date, loue ce livre qui «rend l’opposition à la guerre vigoureuse et convaincante en ne niant pas les réalités». Le pacifisme de Gray n’est en effet pas abstrait ou idéologique: le philosophe observe que la plupart des hommes redoutent le vide et l’ennui et ont besoin de s’identifier à plus grand qu’eux. Et il attire gravement l’attention sur l’«homo furens» qui sommeille en nous et qu’aucune activité collective autre que la guerre ne saurait, pense-t-il, apaiser.

La guerre s’invite partout où elle peut, puisant dans les instincts comme dans le ressentiment et la peur. C’est ce que nous rappelle l’intellectuel et politicien libanais Samir Frangié dans son récent Voyage au bout de la violence . Il se demande comment ses compatriotes, autrefois réputés pour leur art de la cohabitation, ont pu s’entre-tuer dans une guerre d’une sauvagerie inouïe, entre 1975 et 1989. Témoin précieux et lucide de toutes les convulsions d’un pays encore blessé, Samir Frangié fonde son analyse sur la violence mimétique – un concept de l’anthropologue René Girard. En d’autres termes, chaque belligérant estime avoir été lésé le premier et prétend laver l’affront en contre-attaquant, occasionnant un cercle vicieux de la violence. L’intellectuel maronite décrit ainsi, sans parti pris, comment chrétiens et musulmans en sont venus à se dresser les uns contre les autres, à se haïr et se combattre. Il n’oublie pas de rappeler à quel point l’engrenage fut alimenté par les intérêts stratégiques des voisins syrien et israélien.

Militant du Mouvement du 14 mars – un parti composite dirigé contre l’étau syrien, né en réaction à l’assassinat de Rafic ­Hariri en 2005 –, l’auteur voit les sources de la violence dans les années 60, la grande époque de modernisation du pays et des institutions, au moment où se dissolvent les structures traditionnelles de la société, jusque-là garantes du contrôle social autant que de la place dévolue à chacun. Dans le Liban «moderne», les jeunes se trouvent d’un coup en compétition les uns avec les autres, dans un climat désécurisant de mondialisation ­naissante. A l’heure du réveil identitaire des communautés religieuses, les voilà prêts à intégrer un nouveau refuge: les milices…

«Le contraire de la guerre n’est pas la paix, mais le lien entre des individus appartenant à des communautés et des groupes différents», prévient Samir Frangié. Ce remède de cohabitation à la libanaise doit permettre la réalisation d’un Etat civil formé autant d’individus libres et égaux que des communautés religieuses ouvertes les unes sur les autres. Sa vision stimulante d’un «Etat non communautaire et non laïc» rénove avec subtilité l’ancien pacte magique du «vivre ensemble» libanais. Un ­«vivre ensemble» incarné à merveille par le vieux Beyrouth, lacis de ruelles dévolues au commerce, lieu de rencontre entre communautés, havre de paix. Ce vieux centre hautement symbolique que détruisirent en premier lieu les milices en 1975.

Un troisième livre, intitulé Qu’est-ce que la guerre? , complète la réflexion. Un ouvrage bariolé et surprenant, fruit d’une rencontre entre des universitaires et un artiste, Jean-Michel Potiron. Chacun s’emploie, à sa manière, à répondre à la question formulée dans le titre. Invité en résidence à l’Université de Lausanne, le metteur en scène français a mené des ateliers de réflexion interdisciplinaire, dont les interventions sont reproduites dans ce livre. Sciences humaines, sciences politiques, neurosciences, un vaste champ de disciplines est convoqué pour approcher le curieux objet de la guerre.

Ce grand brassage engendre des confrontations – heureusement sans violence – à plusieurs niveaux: entre chercheurs, d’abord, contraints de défendre leur vision de la guerre autant que de concéder du terrain, mais aussi par la rencontre avec un artiste qui se présente en «sauvage» venu apprendre des «civilisés» (à la façon facétieuse des romans philosophiques du XVIIIe siècle). Il ressort de ces discussions un élément incontournable: aucune construction politique, aussi éclairée qu’elle soit, n’éradiquera totalement la violence et la guerre sans exutoire aux pulsions violentes. Comme en 1959, la question posée par Jesse Glenn Gray demeure posée.

,

Friedrich Nietzsche

Extrait du «Voyageur et son ombre», dans «Humain, trop humain» (1880)

«Et un jour viendra peut-être où un peuple, insigne par ses guerres et ses victoires, […] s’écrira spontanément: «Nous brisons l’épée»
Publicité