Genre: ANTHOLOGIE
Qui ? Robert Louis Stevenson
Titre: Le Prisonnier d’Edimbourg et autres récits
Trad. de l’anglais par Théo Varlet, Anne-Marie Hertz, Albert Bordeaux, Charles Noël Martin et Guillaume Villeneuve
Chez qui ? Robert Laffont. Collection Bouquins, 1170 p.

«Je pense que Stevenson a donné plus de bonheur aux lecteurs que tout autre écrivain», disait Borges. Mais pour nous offrir ce bonheur-là, l’auteur de L’Ile au trésor a passablement souffert car, dans sa brève existence, tout doit être mesuré à l’aune de la maladie: tuberculeux, éternel convalescent qui crachait le sang au moindre courant d’air, il se savait condamné. Aussi n’a-t-il cessé de brûler sa vie, de cavaler vers les lointains afin de prendre de vitesse cette mort qui le terrassa en 1894 à 44 ans, au bout du monde, dans l’archipel des Samoa.

S’il a tant bourlingué – à travers les continents et à travers les livres –, ce n’est donc pas par soif de pittoresque ou d’exotisme mais, comme Rimbaud, pour quitter le lit douillet de la civilisation et se noyer dans le Grand Ailleurs en muselant ses inquiétudes. Avec, pour devise, ces quelques mots: «Le dehors guérit.»

Précieux inédit

Stevenson, on le retrouve cet été grâce à un copieux florilège de la collection Bouquins, Le Prisonnier d’Edimbourg et autres récits . Regroupant nouvelles et romans, ce livre se termine sur un texte très précieux, inédit en français: Un portrait intime de Robert Louis Stevenson, écrit par le beau-fils du grand Ecossais, Samuel Lloyd Osbourne, qui partagea sa vie entre 1876 et 1894. Ses souvenirs, Osbourne les a concentrés sur les années décisives de l’existence de Stevenson, qui écrivait pour ceux qui veulent rester des enfants. En sachant que cet état d’esprit n’a rien à voir avec la crédulité puérile car, disait-il, «un enfant doit acquérir de bonne heure quelque idée de la réalité du monde – de sa violence, de sa bassesse, de ses traîtrises, de ses brutalités à peine masquées». Lloyd Osbourne parle aussi de la manière dont son beau-père travaillait, en puisant parfois ses histoires dans ses rêves nocturnes. Lesquels lui ont par exemple inspiré L’Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde dont la première version, écrite en trois jours, fut jetée au feu avant d’être totalement remaniée les trois jours suivants.

Lloyd Osbourne a suivi Stevenson jusqu’à la dernière étape de sa vie, sur ce mont Vaea où des indigènes transportèrent son cercueil. «Nous nous regroupâmes autour de la tombe, écrit-il, et aucune cathédrale n’aurait paru plus noble ni plus sainte que la grandeur naturelle qui nous entourait. Quel ouvrage de mains humaines pourrait rivaliser avec une solitude aussi sublime? La mer devant nous, la forêt primaire derrière, les escarpements, les précipices et les cataractes brillant au loin dans la jungle inexplorée. Les versets du service de l’Eglise d’Angleterre, prononcés du fond du cœur, rompirent le silence. On abaissa le cercueil; on jeta des fleurs sur lui, puis les pelles se hâtèrent de reverser la terre.»

«Diable noir»

Ce volume de la collection Bouquins s’ouvre sur deux longues nouvelles («Les Gais Lurons» et «Olalla»), des cocktails d’aventures sur fond de brisants déchaînés, dans le tumulte des éléments. Avec ce commentaire de Stevenson: «Je suis fort tenté de croire que ce n’est pas le Seigneur mais le grand diable noir qui a créé la mer, voisine de l’enfer!» La mer et ses mirages sataniques, on les retrouve dans Le Creux de la vague , un roman écrit en 1893, «un conte sinistre et sombre» qui, dans l’écheveau des rivages polynésiens, met en scène trois malfrats embarqués sur une goélette aux allures de bateau ivre et de vaisseau fantôme. Ils finiront par jeter l’ancre sur une île où les attend la colère de Dieu, en échange d’un trésor de perles… Des pages à la Melville, où Stevenson éclaire d’une lumière crue les tréfonds des âmes mais également les zones d’ombre de la colonisation anglaise, sous le soleil aveuglant des mers du Sud.

Vent du mystère

Mêmes décors dans le magistral Trafiquant d’épaves , publié deux ans avant la mort de Stevenson. Loudon Dodd, le narrateur, part en quête du mystérieux Flying Scud , un navire échoué sur un récif, afin d’y récupérer une précieuse – et hypothétique! – cargaison d’opium. Mais son aventure se soldera par un fiasco pitoyable: dans les soutes pestilentielles de l’épave, il ne découvrira que désillusions, comme si le romancier voulait nous rappeler que les ambitions humaines sont inexorablement vouées à l’échec. Et que le but du voyage importe peu, pourvu que le vent du mystère ait soufflé au creux des vagues…