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A Madrid, les foules se bousculent toujours pour aller admirer le célèbre chef d'oeuvre de Picasso.
© Denis Doyle

Exposition

«Guernica», le tableau contre l’horreur

«Pitié et terreur chez Picasso», les Madrilènes fêtent les 80 ans du chef-d’œuvre qui condense les chagrins et les horreurs de la guerre civile espagnole

A en juger par les files d’attente qui s’étirent aux portes du Musée Reina Sofía, à côté de la gare madrilène d’Atocha, il existe une authentique passion pour Guernica, le célébrissime tableau de Pablo Picasso qui représente l’effroi après le bombardement par les nazis de cette petite ville basque, le 26 avril 1937. A l’occasion du 80e anniversaire de cette œuvre majeure – sans aucun doute le tableau le plus universel du siècle passé –, il est aisé de vérifier que l’attrait pour ce symbole de la dénonciation des monstruosités de la guerre a conservé toute sa force.

Ouverte depuis le 3 avril – elle durera jusqu’au 4 septembre –, l’exposition Pitié et terreur chez Picasso. Le chemin vers Guernica enregistre des records d’affluence aussi bien de la part de visiteurs espagnols que de touristes issus du monde entier. Seulement au cours de la première semaine, on a compté 47 000 personnes, soit environ 8000 par jour; si ce rythme se poursuit jusqu’à son terme, l’exposition risque fort de dépasser en popularité la Rétrospective Salvador Dalí de 2013.

Echo contemporain

Cette ruée s’inscrit dans un cadre plus large. A la faveur de cette année anniversaire, le pays est submergé de commémorations liées au Guernica du génial peintre andalou: expositions dans d’autres musées de renom, débats publics et télévisés, colloques, cérémonies officielles en mémoire de Picasso, conférences didactiques pour comprendre le processus créatif qui a présidé au tableau…

Au milieu de cette profusion d’initiatives, l’événement qui a lieu au sein du Musée Reina Sofía est toutefois le clou de ces célébrations en hommage à Pablo Picasso, l’artiste le plus vénéré du pays avec Vélasquez et Goya. Tout d’abord parce que l’événement est surtout artistique: outre le gigantesque tableau lui-même (3,5 sur 7,7 mètres), et la cinquantaine d’études préliminaires, figurent 180 œuvres signées par l’artiste et prêtées, de manière exceptionnelle, par la londonienne Tate Gallery, le parisien Centre Pompidou, le MoMA new-yorkais et bien d’autres. Ensuite parce que sa répercussion est contemporaine: «Alors même que les bruits de bottes se font entendre partout, ce tableau nous montre avec une prodigieuse puissance les abominations que suppose tout conflit belliqueux, souligne l’américaine Anne Wagner, la cocommissaire. Guernica est un tableau incroyablement moderne».

Entreprise herculéenne

En Espagne, cette toile a dès l’origine été perçue comme une œuvre symbolique. L’emblème de la résistance contre le franquisme, le fascisme ou le nazisme et, par extension, contre toute forme de dictature. En janvier 1937, le dirigeant républicain espagnol Largo Caballero commandait à Pablo Picasso un tableau qui permette de prendre la mesure de la calamité qui s’était abattue, neuf mois plus tôt, sur la ville basque de «Gernika.» Objectif: en faire l’œuvre phare du pavillon espagnol de l’Exposition universelle prévue un peu plus tard à Paris.

Dans un premier temps, Picasso hésite, puis, informé de la dimension tragique du bombardement réalisé par la légion Condor nazie – et par l’aviation fasciste italienne –, accepte de se mettre au travail. Et de se lancer dans une entreprise herculéenne. «Ce qui a convaincu Pablo Picasso, souligne le directeur du Musée Reina Sofía, Manuel Borja-Villel, c’est de constater à quel point ce massacre a été inspiré par une cruauté sans nom. Il a souhaité par son œuvre porter un vibrant témoignage.»

Premier acte politique

De fait, soutenus par le régime franquiste, forts d’une soixantaine d’avions de guerre, les agresseurs font de la bourgade basque un «laboratoire de terreur», une sorte de répétition générale afin de mesurer leur capacité destructrice avec à l’horizon la Seconde Guerre mondiale. A dessein, ils choisissent Gernika, bourgade de Biscaye, ville ouverte, sans défense aérienne, sans avion ennemi, une proie de rêve. A l’arrivée, ce jour de marché, c’est l’abomination: 85% des édifices détruits, 2000 morts, un décor cauchemardesque, un crime de guerre majuscule. «Avec ce tableau, Picasso signe son premier acte pleinement politique», affirme le critique Eusebio Lazaro, pour qui l’œuvre aurait été aussi inspirée par une toile de l’Italien Girolamo Mirola, mort en 1570. Curieusement, comme le rappelle l’historien Javier Irujo, le tableau fut reçu avec indifférence par le public, avec aversion par la critique, lors de l’Exposition universelle parisienne de 1937: «On le voyait comme antisocial, ridicule, repoussant.»

Fascination pour l’abominable

Le tableau noir et blanc, avec ses nuances de gris, ne tarda cependant pas à acquérir un statut unique: l’incarnation de la haine contre les fascismes. Jusqu’à sa mort, Picasso refusa qu’il pénètre dans l’Espagne franquiste – le caudillo meurt en 1975. Ce qui explique qu’au cours de ses huitante ans d’existence, la toile connut d’étonnantes pérégrinations, transitant par 11 pays (et 40 expositions), avant d’atterrir aux Etats-Unis. En 1981, alors que la démocratie espagnole est enfin implantée, le tableau mural s’installe dans le pays d’origine de son auteur. «On peut dire que Guernica fut le dernier exilé à revenir au pays après la guerre civile», dit l’historien Santos Julia.

L’œuvre considérable, qui trône depuis 1992 dans les couloirs du Reina Sofía (un des trois grands musées madrilènes, avec le Prado et le Thyssen), est aussi la consécration d’un des pans artistiques de Pablo Picasso: sa fascination pour les choses abominables. Aux yeux de la commissaire Anne Wagner, les dizaines de tableaux qui l’accompagnent dans l’exposition ont la vertu de montrer comment le Guernica est un aboutissement. «Pour moi, souligne-t-elle, le tableau des trois ballerines, qui date de 1925 et qui représente trois figures imparfaites, marque l’entrée dans son art de la peur, de la terreur et de la difformité.»

Une fascination qui, d’après l’autre commissaire, le britannique T. J. Clark, serait née au cours de son enfance à Malaga, «sous la forme des genoux monstrueusement enflés d’une de ses tantes». De l’avis du directeur du musée Borja-Villel, ce tableau «aux mille interprétations» demeure, par-dessus tout, «un cri universel contre la barbarie».

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