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Ne faisant pas le poids face à la Wehrmacht conquérante, l’armée anglaise a dû se résoudre à recourir à tous les moyens, même les plus vils, pour tenir face à l’ennemi.
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La guerre des Anglais mal élevés

Célèbres pour leur courage et leur flegme sous les bombes allemandes, les Anglais ont dû lever pas mal de tabous pour livrer une guerre totale à Hitler. Dans un récit haletant, à l’humour décapant, Gilles Milton dévoile ce pan méconnu de l’histoire

Les Britanniques, champions incontestés du terrorisme? Le cinéma et la fiction ont plus souvent dépeint les sorties héroïques de Spitfire de la RAF ou le flegme de la population londonienne sous les bombes que les actions discrètes et parfois barbares des commandos embusqués. Or leur apport a été plus que déterminant. L’armée anglaise n’était pas bien préparée à la guerre et ne faisait pas le poids face à la Wehrmacht conquérante. Face aux nazis, Albion n’avait pas le choix: il fallait user de tous les moyens, même les plus bas, pour tenir face à l’ennemi.

C’est cette guerre sale, avec des mines de quatre sous, des bombes chimiques, des intrusions nocturnes dans les usines, à mille lieues d’un champ d’honneur pour gentlemen, que restitue l’historien Giles Milton dans Les saboteurs de l’ombre. Un récit haletant et solidement documenté, avec un humour corrosif à faire fondre des carlingues.

Eté 1939: dans les murs imposants du War Office à Whitehall, la guerre est une affaire sérieuse qu’on ne peut laisser à des garnements mal élevés. Au fond, et bien que la Première Guerre mondiale eût déjà démontré le potentiel de destruction inimaginable de l’ère moderne, on débat encore dans le Times de l’usage de l’épée comme seule arme vraiment noble.

La guérilla irlandaise

Or voilà que le responsable d’un obscur cabinet de recherche militaire, l’Ecossais Colin Gubbins, brise un énorme tabou en publiant L’art de la guérilla et Le manuel des chefs des partisans. On y lit par exemple: «Il ne suffit pas de tirer sur les trains. Il faut d’abord les faire dérailler, et ensuite abattre tous les rescapés.» Indignation parmi les généraux et les amiraux. Et pourtant, les actions de sabotage, l’avenir le démontrera assez vite, sont parfois plus efficaces et font moins de morts que les bombardements imprécis qui tuent de nombreux civils.

Son inspiration, Gubbins la puise dans son expérience des combats de rue à Dublin contre les révolutionnaires du Sinn Féin, où une leçon cuisante mais capitale lui a été offerte: des soldats irréguliers, en chapeau mou et imper, planqués derrière une haie avec un pistolet, pouvaient faire beaucoup de mal à une armée régulière.

«L’armée secrète de Churchill»

Entouré d’apprentis saboteurs mais aussi de femmes très engagées et efficaces, Gubbins devient le chef du Special Operations Executive (SOE), une entité militaire secrète appelée plus familièrement «l’armée secrète de Churchill». Gubbins va conduire une longue série d’actions de destruction à travers l’Europe. «Cette guerre n’est pas faite pour les gentlemen. C’est une lutte à mort», entend-on dans Colonel Blimp, un film sorti en pleine guerre.

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Des exemples? Le sabotage de l’usine Hydro Norsk en Norvège, un complexe perché sur un nid d’aigle enneigé, qui a manqué de fournir à Hitler sa première bombe atomique. L’attentat contre Heydrich, le «boucher de Prague», par deux partisans tchèques a été également planifié depuis le QG de Gubbins à Baker Street. Démolitions de viaducs, sabordages de navires et d’avions, harcèlement de l’ennemi, à l’image de la division Das Reich, censée rejoindre la Normandie en 1944 pour repousser le débarquement, et qui patine dans la boue du fait d’incessantes attaques et destructions de routes: toutes ces actions cumulées ont sans aucun doute facilité la victoire alliée, relève Milton.

Ingénieur génial

A côté des commandos de Gubbins, une poignée d’ingénieurs ont de pareille manière contribué à cette victoire de l’ombre: on doit à Cecil Clarke, inventeur de caravanes dans l’entre-deux-guerres, des armes redoutables, parfois conçues avec des bouts de ficelle. La mine flottante Limpet (patelle en français), fabriquée notamment avec des préservatifs, ou les grenades collantes, permettant d’arrêter un char… Sous les ordres de Gubbins, un ingénieur militaire génial et un peu inquiétant, Millis Jefferis, ayant connu lui aussi les joies de la résistance pachtoune au Waziristan, s’était spécialisé, jusqu’à l’obsession, dans la destruction des ponts.

Les saboteurs de l’ombre pourrait être un roman tant il est agréable à lire, rendant compte de ce mélange de courage, de flegme et d’humour dans l’adversité qui caractérise les Anglais. Certains passages doivent toutefois nous ôter toute illusion romantique sur cette guerre de l’ombre. Ainsi, lors de l’invasion de la Norvège par les nazis, les hommes de Gubbins organisent une embuscade contre une avant-garde d’Allemands à vélo, massacrant méthodiquement à la mitrailleuse les 60 cyclistes, achevant les blessés, sans prendre un coup de feu en échange, et cela uniquement pour démoraliser l’ennemi. En représailles, l’aviation allemande raie de la carte le village voisin de Bodo.

Un art de raconter l’histoire

Les préparatifs de Colin Gubbins pour résister face à une avancée allemande, qui paraît encore très probable en 1940, font tout autant froid dans le dos: attentats suicides, émasculation de soldats capturés, etc. «Les Allemands devaient être traités comme les djihadistes des tribus de la frontière du Nord-Ouest», disait un ancien capitaine de l’armée de l’Inde, responsable de l’attentat contre les cyclistes en Norvège. C’est-à-dire bien évidemment sans égard aucun pour les Conventions de Genève…

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Giles Milton, né en 1966 et sujet de Sa Gracieuse Majesté, possède l’art délicat de restituer les faits historiques grâce à des archives méconnues, avec en même temps l’art de les raconter dans un récit digne d’une œuvre de fiction. Cette manière de «dire l’histoire», presque inconcevable en France et dans le monde francophone, existe depuis au moins trente ans chez les Anglo-Saxons sous le nom de «Narrative History». Ses essais, ayant pour thème la guerre pour la noix de muscade au XVe siècle ou le sac de Smyrne en 1922, sont traduits en 20 langues, et en français par les Editions Noir sur Blanc.

Preuve de l’engouement que peut susciter la lecture de l’histoire sous forme de récit, The Ministry of Ungentlemanly Warfare, titre original des Saboteurs de l’ombre, a été propulsé dans les dix meilleures ventes du Times la première semaine de parution en 2016.


Giles Milton, «Les saboteurs de l’ombre. La guerre secrète de Churchill contre Hitler», traduit de l’anglais par Florence Hertz, Ed. Noir sur Blanc, 404 p.

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