Professeur honoraire d’histoire médiévale à l’Université de Liverpool, Christopher Allmand est l’auteur d’une histoire générale de la guerre de Cent Ans et d’une biographie d’Henri V. Selon lui, cette guerre de succession est à l’origine de transformations profondes des mentalités.

Lire également : Azincourt, tragédie 
en un acte

– Comment percevez-vous Henri V?

– Un très grand roi, un homme d’une énergie physique et intellectuelle extraordinaire, qui inspire une grande confiance et possède tous les talents d’un organisateur. Il a lui-même planifié la campagne de 1415, rassemblé son armée, compté, soldé, transporté les hommes… Des tâches qu’on confierait à un état-major aujourd’hui. Et son ambition, c’est de ceindre la couronne de France, dont il s’estime injustement privé, et il y est presque arrivé avec le traité de Troyes en 1420, qui l’instituait héritier du trône. Mais il est mort prématurément.

– La guerre de Cent Ans correspond, écrivez-vous, à l’effondrement de l’ordre féodal et son remplacement par un nouvel ordre des nations. La modernité étatique, c’est grâce à la guerre?

– Oui, la guerre est souvent un facteur déterminant de l’évolution. C’est même l’effondrement de l’ancien ordre féodal incapable de répondre aux besoins des temps nouveaux qui est à l’origine de ce conflit. Et qui a été progressivement remplacé par un ordre national, étatique, mis en place par des peuples de plus en plus conscients de leurs spécificités respectives. Cette guerre a créé le sentiment d’une identité nationale. L’usage des langues est révélateur: autrefois, l’élite aristocratique anglaise parlait le français, un peu par snobisme, mais aussi parce que leurs ancêtres étaient Normands. Or la guerre de Cent Ans les détourne vers la langue anglaise, idiome du commun, signifiant par là leur appartenance à la nation anglaise. On observe donc des développements vers un système que nous reconnaissons, vers une modernité qui est déjà en marche, un siècle avant la Renaissance!


– Vous décrivez aussi la guerre de Cent Ans comme une immense guerre civile. Expliquez-vous…

– Certaines parties de la France étaient historiquement attachées à l’Angleterre: non seulement la Normandie, mais aussi l’Aquitaine par exemple. Beaucoup de gens préféraient le joug anglais au joug français. C’est toujours mieux de répondre à une autorité éloignée, n’est-ce pas? Sans compter que des régions comme la Gascogne, pays de vin, écoulait beaucoup plus de marchandises avec l’Angleterre. Ainsi la France était divisée entre sympathisants français et anglais.


– Comment vivait-on à cette époque?

– Pour les médiévistes, cette époque est un peu le fond du trou. La guerre est une chose, mais il y a aussi la peste noire de 1346, avec ses nombreuses répliques; la lente dépression économique, le refroidissement climatique, les divisions politiques et déjà religieuses… De quoi affecter un peu le moral, non? L’historien français Philippe Contamine écrivait que dans cette époque pessimiste, les hommes avaient perdu, en plus de la confiance en l’avenir, «un certain élan créateur».


Une guerre sans fin

En 1328, tous les héritiers directs du roi de France Philippe le Bel sont morts sans descendance. Tous? Non, un de ses petits-fils, Edward III, peut prétendre au trône. Sauf qu’il est roi d’Angleterre… Pour le disqualifier, les juristes à la solde de Philippe de Valois (son rival) invoquent un ancien usage germanique dit loi salique, qui interdit la transmission du sceptre par la filiation des femmes – ce qui est le cas d’Edward.

Disqualifié du trône, Edward refuse de prêter serment à Philippe VI (en tant que possesseur de l’Aquitaine, Edward est aussi son vassal). Pour faire valoir ses droits, il décide de gagner la couronne de France par les armes (1337).

La guerre de Cent ans prend d’abord la forme de chevauchées militaires au nord de la France. Les Anglais profitent de la faiblesse et des divisions qui règnent au sein du pouvoir central pour asseoir leur influence sur des régions entières. Au début du XVe siècle, la France est déchirée entre le parti armagnac (fidèle au roi de France, Charles VI) et bourguignon, favorable aux Anglais.

Après la bataille d’Azincourt, une jeune paysanne apparaît, qui se donne por mission de sauver la France… Jeanne d’Arc (1412-1431) parvient, avec des talents militaires et diplomatiques, à mettre le Dauphin (Charles VII) sur le trône et à reprendre plusieurs villes importantes. Jusqu’à sa capture par les Bourguignons en 1430, qui la feront brûler vive.

Pendant les vingt dernières années, la France reprend peu à peu l’avantage, jusqu’à «bouter» les Anglais d’un territoire devenu trop grand pour être contrôlé – seule Calais reste anglaise jusqu’en 1588. La défaite anglaise définitive se déroule à Castillon (1453), où ils sont écrasés par des canoniers à bombarde. Quant à la Bourgogne, elle ne rentre dans le rang qu’à la mort de Charles le Téméraire contre les Suisses en 1477 à Morat.