Genre: histoire
Qui ? Claude Juin
Titre: Des Soldats tortionnaires. Guerre d’Algérie: des jeunes gens ordinaires confrontés à l’intolérable
Chez qui ? Robert Laffont, 360 p.

La guerre d’Algérie, terminée il y a cinquante ans, Claude Juin l’a faite. Jeune appelé comme un million d’autres, il y a été confronté au racisme, à la violence, à la peur, au deuil – et à la torture. Il l’a racontée dès son retour dans un livre publié sous pseudonyme, Le Gâchis , aussitôt interdit. Devenu sociologue, il revient sur ces années terribles à travers une enquête sur ses acteurs principaux: les jeunes Français qui, comme lui, ont été précipités sans guère de préparation dans une opération de pacification qui consistait, selon ses mots, à faire l’école aux enfants le jour et à égorger leurs pères la nuit.

C’est le thème récurrent du livre: en ne disant pas de quoi il retournait, en nommant «opération de police» ou «pacification» ce qui était en réalité une guerre coloniale, les autorités politiques ont empêché les soldats de penser leurs actions. Confrontés dès l’arrivée à Alger ou à Oran à une réalité insolite, dominée par un racisme affiché, ils s’y sont coulés tant bien que mal, acceptant que les principes valables en métropole n’avaient plus cours face aux «bougnoules» qui, comme le leur répétaient les colons, «aiment la trique».

Au début, disent les témoignages, ils sont nombreux à être choqués par la misère des paysans algériens et le mépris affiché à leur égard par les propriétaires des plantations dont le contingent doit assurer la sécurité. Avec, pour certains, la prise de conscience de l’impossibilité de la tâche: jamais ils ne gagneront les cœurs de populations traitées ainsi. Et un souvenir pas si lointain: après tout, ces fellagas, dont la chasse amène à brûler les villages et à terroriser les civils, ne font-ils pas exactement ce que faisaient les résistants face à l’armée allemande?

Mais la plupart s’y font. La crainte permanente du guet-apens, les morts des camarades (30 000 en tout) ressoudent les rangs. Humilier les civils arabes devient un sport habituel et celui qui s’insurge est vu comme un traître: «Dans les têtes de tous les autres, celui qui portait le mal, c’est moi», raconte un ancien soldat qui s’y est essayé.

On attend la quille, qui ne vient pas. Pour ne pas avoir à rappeler des classes supplémentaires, les autorités prolongent le temps passé sous les drapeaux, aggravant la démoralisation, dans tous les sens du terme.

Car il y a aussi la torture, souvent suivie d’exécutions camouflées dans la catégorie jamais comptabilisée des disparitions. Pour Claude Juin, seule une minorité d’appelés s’y est livrée. Mais tous ou presque ont entendu des cris, eu, comme lui, un camarade tortionnaire heureux de se vanter de ses exploits nocturnes. Beaucoup ont vécu avec ça comme avec le reste. Quelques-uns, au risque de la prison, voire d’une exécution subreptice au cours d’une opération, ont dénoncé. Certains journaux, comme Témoignage chrétien , Le Monde , France Observateur ou L’Express , se sont efforcés de répercuter leurs témoignages. Mais la censure veillait et, pendant longtemps, leur voix n’a été que peu entendue.

Après, pour les soldats comme pour les victimes, rien n’est fini. Dans sa recherche de témoignages, Claude Juin est tombé sur des septuagénaires dont la vie avait bifurqué à tout jamais, hantés par des souvenirs qui ne se laissent pas enfouir mais qu’ils n’ont souvent jamais racontés. Un silence que ce livre, partagé entre l’objectivité de l’enquêteur et la passion du témoin, vise à fracturer.