histoire

«La Guerre d’Espagne», au plus près du drame

Cette «Guerre d’Espagne», enfin traduite en français, est l’œuvre d’une vie, celle de Burnett Bolloten, correspondant de United Press en Espagne pendant ces années sanglantes

«La Guerre d’Espagne», dans le détail

Burnett Bolloten a été correspondant de United Press en Espagne pendant la guerre civile de 1934 à 1939. Il consacrera ensuite sa vie à collecter toute la documentation possible sur ces années sanglantes. Sa somme magistrale, «La Guerre d’Espagne», parue en anglais en 1991, est enfin traduite en français. Captivante et d’une grande clarté, elle accable Staline et le Komintern

Genre: Histoire
Qui ? Burnett Bolloten
Titre: La Guerre d’Espagne
Titre: Révolution et contre-révolution (1934-1939)
Trad. de l’anglais par Etienne Dobenesque
Chez qui ? Agone, 1276 p.

C’est ce qu’on appelle une somme. L’œuvre d’une vie, celle de Burnett Bolloten, correspondant de United Press en Espagne républicaine pendant la guerre civile, attaché ensuite à rassembler obstinément toute la documentation possible – journaux, tracts, récits, mémoires, témoignages oraux – sur le drame. Dans une historiographie fortement polarisée, le premier résultat de ce travail titanesque – The Grand Camouflage: the communist compiracy in the spanish civil war (en français: La révolution espagnole: la gauche et la lutte pour le pouvoir), paru en 1961, suscite de forts remous.

Ce partisan de l’Espagne républicaine reprend en effet à son compte un thème dominant du récit franquiste: le gouvernement élu en 1936 n’était qu’une façade républicaine sur la réalité bien différente d’une révolution sociale en plein développement. Pour tout arranger, il s’en prend vertement au Parti communiste, grand organisateur des Brigades internationales et de la légende héroïque d’un affrontement originel, sur l’Ebre et le Guadalquivir, entre démocraties et fascismes.

C’est le Komintern, accuse-t-il, qui a écrasé la révolution espagnole dans le sang et mis en œuvre, en avant-première, la stratégie de captation progressive du pouvoir appliquée après 1945 dans les pays satellites. Loin de vouloir sauver la démocratie, Staline, unique pourvoyeur d’armes à une République isolée, s’efforçait de faire durer le conflit, dans l’espoir de voir l’inévitable conflagration européenne se déclencher à l’ouest du continent, lui laissant les mains libres à l’Est.

Version enrichie et développée de la même recherche, La Guerre d’Espagne a paru en anglais en 1991, soit quatre ans après la mort de son auteur et deux après la chute du Mur. L’aspect polémique – d’ailleurs très maîtrisé – de l’ouvrage s’efface, pour cette première traduction française, devant un magistral apport documentaire. La répression communiste des anarchistes et des gauchistes du POUM n’est plus guère contestée, pas plus que la manipulation de la IIIe Internationale par Staline et la sévérité d’épurations dans laquelle furent engloutis les nombreux acteurs russes du drame espagnol qui n’avaient pas réussi à temps à passer à l’Ouest. Reste à mieux comprendre.

Développé à un niveau de détail impressionnant, le récit s’avère néanmoins d’une exceptionnelle clarté. Au fil de courts chapitres bien découpés, on se prend à suivre le drame espagnol comme on le ferait d’un roman haletant qui laisse, au moment de tourner la dernière page, un peu orphelin.

Tout entier concentré sur la vie politique de la République entre 1934 et 1939, ce récit oublie peut-être un peu trop la vie – et les morts – du front, qui forme pourtant le cadre déterminant des événements. Mais il a le grand mérite de rappeler à une époque oublieuse les espoirs et les pratiques d’un important mouvement révolutionnaire qui se démarquait avec vigueur du bolchevisme. Et de montrer, à travers le récit accablant de son échec, que la spontanéité et l’espoir populaires pèsent de peu de poids face à la force des armes et au calcul politiques.

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