La musique n'a jamais adouci les mœurs, celle de Wagner moins que tout autre, et au sein de la famille Wagner moins que partout ailleurs. Depuis des décennies, le Festival de Bayreuth, que Richard Wagner fonda en 1874 dans le théâtre construit à son intention et selon ses plans, pour ses seuls opéras, est le siège de conflits familiaux et politiques effroyables. Le dernier en date n'a pas déçu, qui oppose depuis des années le vieux directeur du festival et petit-fils du compositeur, Wolfgang Wagner, à plusieurs membres de sa famille qui l'exhortent à passer la main. En vain, car le patriarche, qui fêtera 82 ans cet été, comptait organiser lui-même sa succession pour placer sur le trône sa seconde femme, Gudrun, qui travaille à ses côtés depuis trente-cinq ans, puis leur fille Katharina, 23 ans. Sinon, a-t-il toujours menacé, il opposerait son veto.

Le Conseil de la Fondation Richard-Wagner, qui compte 24 membres dont plusieurs représentants de l'Etat allemand et du Land de Bavière, qui subventionnent la manifestation, a pourtant passé outre. Réuni jeudi à Bayreuth, il s'est prononcé à la quasi-unanimité en faveur d'Eva Wagner-Pasquier, 55 ans, pour une transition qui devra s'opérer «au plus tard en 2002».

Une Wagner succède donc à un Wagner, car Eva n'est autre que la fille de Wolfgang, avec lequel elle a d'ailleurs travaillé pendant six étés à la direction du festival, jusqu'au divorce entre ses parents, qui provoqua la rupture avec son père. Depuis, elle a travaillé dans de grands opéras (Paris, Londres, Houston), apportant un carnet d'adresses et une expérience des distributions de premier plan.

Longtemps, pourtant, Wolfgang Wagner parut intouchable. Il est venu à la tête du festival après la guerre, lorsqu'il s'est agi d'entreprendre la dénazification du lieu qu'Hitler avait érigé en citadelle de l'art aryen. Cette prise en otage de la musique de Wagner avait été grandement facilitée par les sympathies nazies affichées de Siegfried Wagner, le fils du compositeur, et surtout de sa femme Winifred, qui régna sur le festival jusqu'en 1945, d'où elle appela notamment à la «liquidation» de sa fille Fridelind, qui avait eu l'audace de dénoncer les choix politiques de sa famille.

Le poids de ce terrible passé n'a plus quitté la «colline sacrée». Les deux frères Wieland et Wolfgang, fils de leur mère écartée, surent pourtant dès 1950 créer un «Nouveau Bayreuth», grâce à une révolution esthétique qui figure parmi les plus importantes du siècle: c'est à Bayreuth, en effet, que Wieland Wagner jette son fabuleux talent dans des mises en scènes épurées, atemporelles, sculptées par la lumière et par le seul jeu des chanteurs, en réaction à l'imagerie qui avait identifié l'univers héroïco-médiéval de Wagner à la mythologie du IIIe Reich.

Wieland meurt en 1966, alors que le prestige artistique de Bayreuth est rétabli. Wolfgang, seul aux commandes, n'a pas le même talent théâtral mais, gestionnaire avisé, il consolide la réussite du festival qui reçoit chaque année 500 000 demandes de billets pour 50 000 places disponibles. Son flair de directeur n'est pas moindre. Il attire au «Festspielhaus» les plus grands noms de la mise en scène, y compris dans des spectacles novateurs et contestés, comme le Ring que Patrice Chéreau et Pierre Boulez, à la fin des années 70, firent entrer dans la légende.

Mais l'énergie de Wolfgang Wagner s'émousse et les critiques se font de plus en plus âpres. Elles viennent surtout de sa propre famille. Son fils Gottfried écrit deux livres d'une absolue férocité sur son arrière-grand-père. Nike, fille de Wieland, publie un brillant essai sur la famille et ses névroses, déclarant que le festival «a besoin d'une bombe». Et elle se porte candidate à la succession de son oncle, contestant ce droit à sa cousine Eva.

Nike la nièce, Eva la fille, Gudrun la seconde épouse: une iconoclaste, un manager, une conservatrice. L'affrontement a passionné l'Allemagne pendant deux ans. Il semble avoir pris fin avec le choix de la prétendante la plus rassurante, qui entend moderniser le festival sans porter atteinte à sa formule immuable – des opéras de Wagner, rien que des opéras de Wagner. Mais Wolfgang, au bénéfice d'un contrat à vie, n'a pas dit son dernier mot. S'il refuse de quitter ses bureaux, va-t-il y être contraint? Le combat, éternellement rejoué, est à l'image du Ring, le grand cycle wagnérien rempli de malédictions, de jeux de pouvoir et d'amour, de rejets et de déchirements. Mais attention, car à la fin de l'opéra, le monde des dieux, rongé par les désirs et les haines, finit lui-même par s'écrouler…