Une carte postale qui tombe dans la boîte aux lettres, c’est déjà une rareté de nos jours. Celle-ci est d’autant plus troublante qu’elle ranime un souvenir vieux de quarante ans. Le destinataire, alors âgé de 16 ans, a passé l’été 1976 à Davos, en compagnie d’une tante âgée, dans l’hôtel Waldheim qui figure sur la carte. Aussi, quand il lit au verso: «Ça vous rappel queqchose?», oui, bien sûr qu’il se souvient vaguement. Et alors? Le message, envoyé de Zurich, n’est pas signé. Il est suivi d’autres, légèrement menaçants. Mais pourquoi? Jeff, le narrateur, ne comprend pas. Certes, il était un adolescent français crâneur qui s’ennuyait un peu dans cet hôtel d’habitués, mais il ne se souvient d’aucun incident scandaleux. A partir d’un épisode de sa propre biographie, François Vallejo ravive tout un pan de la guerre froide, quand des réseaux d’intellectuels tentaient de faire passer à l’Ouest leurs collègues de RDA.

L’auteur anonyme se révèle être une Allemande, Frieda Steidl. En cet été 1976, son père séjournait au Waldheim. Jeff se souvient de cet historien sévère qui l’initia au jeu de go. Mais il avait alors bien d’autres préoccupations. Il rêvait d’intimités féminines trop rarement aperçues. Il faisait le malin, cherchait à briller, colportait des informations. Il a pu passer pour un voyeur, il s’en souvient avec un peu de honte. L’ombre de Thomas Mann hantait le séjour, avec La montagne magique en lecture obligée. Rien de plus.

Les secrets de l’hôtel Waldheim

Au cours d’une soirée très arrosée, tendue, cette walkyrie de Frieda essaie de lui faire avouer bien plus qu’il n’en sait. Elle est obsédée par la figure du père disparu dont elle veut faire un héros, en scrutant les archives récupérées de la Stasi. Avec le Français, on découvre a posteriori, dans ce paisible hôtel, un réseau de passeurs et une paire d’espions d’Allemagne de l’Est pas très habiles. Le récit oscille entre ces vacances et la soirée d’ivresse pendant laquelle les deux se confrontent, entre agressivité et séduction trouble.

François Vallejo restitue bien l’atmosphère de l’hôtel Waldheim, avec ses joueurs d’échecs, son ennui discret et ses secrets. Peu à peu se révèlent la complexité des relations et les enjeux politiques, aussi à travers un retour sur les lieux. Les épisodes contemporains sont malheureusement alourdis par le sabir que l’auteur fait parler à Frieda et qui devient très lassant et improbable. A cette réserve près, ce récit, sélectionné pour le Goncourt, est à la fois un document intéressant sur la guerre froide, une réflexion sur la mémoire et un roman d’éducation.


François Vallejo, «Hôtel Waldheim», Viviane Hamy, 304 p.