L’image sale des drones, leur caméra infrarouge grésille. Ils planent au-dessus de leur cible, une virgule qui s’avance dans la rue. Ils frappent et l’explosion, deux secondes plus tard, fait un nuage au bas de l’écran. The Gatekeepers est hanté par ces scènes de combat désincarné où l’ennemi, jamais, ne soupçonne qu’il est visé. Le film utilise aussi la reconstitution. Notamment dans cette scène de détournement de bus où le réalisateur puise dans des photographies prises à l’époque. Dror Moreh veut montrer ce qui, jusqu’ici, restait invisible.

Pendant plus de trente ans, les six ex-chefs du Shin Bet, ce FBI israélien en charge également des territoires palestiniens, ont gardé le silence. Bons espions au service du premier ministre, ils n’ont rien dit des atermoiements du pouvoir, de cette violence d’Etat et des ratés invraisemblables où le processus de paix s’est enlisé. Ils déballent enfin. Après la guerre des Six-Jours, en 1967, la victoire d’Israël aboutit à une situation où le pays doit contrôler plus d’un million de Palestiniens dans les territoires occupés. Le Shin Bet, service intérieur, voit alors sa mission croître de manière disproportionnée.

Face au terrorisme qui se développe, les espions s’adaptent. Comme ils peuvent. Ils doivent faire face, en parallèle, à la radicalisation des colons juifs qui préparent des attentats. Le Shin Bet intercepte des illuminés qui veulent faire sauter l’Esplanade des mosquées, à Jérusalem, au risque de déclencher «la guerre avec tous les pays musulmans». Les terroristes juifs sont très vite libérés. «J’ai alors cessé de prendre les politiques au sérieux», affirme le directeur. The Gatekeepers explore d’abord cela. Ce malentendu permanent, fatal, entre des premiers ministres et des espions désorientés.