Herfried Münkler

Les Guerres nouvelles

Altvik Editions, 254 p.

Bruno Tertrais

La Guerre sans fin

L'Amérique dans l'engrenage

Seuil, coll. La République

des Idées, 96 p.

Daniel Accursi

La Nouvelle Guerre des dieux

Gallimard, coll. L'Infini, 102 p.

La guerre d'Irak, la guerre israélo-palestinienne, la guerre terroriste, les guerres africaines confluent sur nos écrans de télévision, semant dans nos esprits l'effroi et le doute. Quand elle n'est pas politiquement exprimée avec les bons vieux mots auxquels nous sommes habitués, la violence étalée sous nos yeux remue notre confiance en nous-mêmes. C'est à cette inquiétude que nous devons la multiplication d'essais, de témoignages ou de pamphlets sur la guerre actuellement en librairie. Certains d'entre eux sont d'un réel secours.

En analysant le basculement de la politique américaine dans la logique belliqueuse, dès avant le 11 septembre, Bruno Tertrais note que la guerre aujourd'hui commence par l'affirmation, par un nombre croissant d'acteurs politiques, que «nous sommes en guerre» (Oussama Ben Laden, George W. Bush) et que cela pourrait «ne jamais finir, au moins tant que nous vivrons» (Dick Cheney). Par rapport à la décennie précédente, le changement est stupéfiant: alors, la guerre était considérée comme un accident, «un manquement de la politique» (Dominique de Villepin). Or, peu à peu, elle paraît s'installer comme une donnée inévitable des relations internationales.

«Pourquoi serait-il acceptable que nous vivions dans la peur, le meurtre et la destruction […] et que vous viviez dans la sécurité et le bonheur? Voici venu le temps de devenir égaux. Comme vous nous tuez, nous vous tuerons», lit-on dans un message attribué à Ben Laden, daté du 12 novembre 2002. A cela, les Etats-Unis répondent à la façon du lieutenant-colonel Ralph Peters, preux chevalier de l'esprit américain, dont les romans se vendent à la chaîne: «Nous sommes entrés dans une ère de conflits constants… Les démunis détesteront les possédants… Il n'y aura pas de paix… Pour cela, nous devrons tuer beaucoup… Nous n'aurons pas des guerres de Realpolitik mais des conflits emplis d'émotions collectives, d'intérêts subétatiques et d'effondrements systémiques. Ce sont la haine, l'avidité et la jalousie – des émotions plutôt qu'une stratégie – qui détermineront les termes des combats» (Constant Conflicts, 1997).

Tertrais prononce en passant, comme à voix basse, le mot terrible de «guerre de Trente Ans»: elle reviendrait, à la manière de la peste. C'est le thème remarquable de Herfried Münkler, un professeur de sciences politiques à l'Université Humboldt de Berlin. Le contrôle de la violence dépend, dit-il, de l'existence d'Etats reconnus et respectés, seuls capables de délimiter la guerre, dans l'espace et le temps. Que ceux-ci s'affaiblissent et c'est tout le système de l'affrontement qui change de nature, n'ayant plus ni but, ni lieu, ni terme. L'Etat, dit Münkler, est l'instance qui définit l'espace territorial d'un conflit. Sur cette délimitation repose ensuite la distinction claire entre la guerre et la paix. Et, de là, le droit de l'Etat de décider qui doit être considéré comme ami ou ennemi, c'est-à-dire d'établir les critères de loyauté. L'Etat décide également, par le port de l'uniforme, de qui est combattant et qui ne l'est pas. Mettant en action des combattants, il leur assigne des visées de victoire, la «bataille» est donc un enjeu, et la défaite a une forte portée symbolique.

On a pu codifier les règles de la guerre lorsque les Etats ont contrôlé le marché de la violence, mettant fin aux bandes armées qui parcouraient les pays à la recherche d'un travail, volaient, pillaient, «lansquenets jardiniers» au service d'eux-mêmes ou du plus offrant qui ont habité l'espace nord-européen de la première moitié du XVIIe siècle. Sans objectifs précis, leurs guerres se prolongeaient. «Aucune des trente-trois plus ou moins grandes batailles de la guerre de Trente Ans n'a débouché sur une décision militaire, dit Münkler. La stratégie qui s'imposait de plus en plus chez les belligérants visait non pas à la défaite militaire mais à la ruine économique de l'adversaire… On assistait au développement d'une forme de guerre d'escarmouche caractérisée par le brigandage, le pillage, les incendies, les embuscades et les massacres.» Cet «état de guerre» enrichissait de nombreux exploitants qui, comme aujourd'hui, trouvaient à l'extérieur, dans l'économie européenne – globale maintenant – le moyen de marchander la production sociale de violence. La lenteur du «processus de paix» qui a abouti aux traités de Westphalie en 1647 s'explique, comme actuellement en Afghanistan, en Bosnie ou en Angola, par la difficulté de désarmer et dissiper les profiteurs de guerre. «C'est parce que la guerre est si peu onéreuse que le prix de la paix est aussi élevé.»

Dans les deux périodes en tout cas, l'affaiblissement de l'autorité légitimante de l'Etat laisse le commerce de la guerre sans encadrement moral et politique. «La prédominance des armes légères, le déploiement de combattants à peine formés et le financement de la guerre par le pillage ou le commerce de produits prohibés ont creusé cette brèche dans l'étatisation de la guerre et rendu la privatisation de la force armée à nouveau attrayante», écrit Münkler. Le choix de la guerre (comme celui de la paix) est rationnel, dit-il. Si les différences ethniques jouent souvent un rôle, elles n'en sont pas la cause. Celle-ci est plutôt à chercher «du côté de cette ascension sociale que des marginaux extorquent par les armes pour se venger des humiliations.» Et de citer l'exemple yougoslave: «La bourgeoisie aisée est ruinée, mais de simples valets de ferme et de petits citadins rusés ont découvert qu'ils pouvaient obtenir ce qu'ils voulaient avec une arme.»

A cette approche froide, explicative, savante, s'oppose La Nouvelle Guerre des dieux, où Daniel Accursi hurle contre la folie de la guerre, la méchanceté des dieux, la bêtise des croyants. Il dénonce, s'indigne et, pour finir, s'enfuit de cette bataille «où les dieux se conchient» pour se réfugier au repaire gazouillant de la pataphysique. Lui aussi, la guerre, il la sent passer.