Roman

Guerre et mères

Le septième livre de l’écrivain brésilien Bernardo Carvalho suit jusqu’en Tchétchénie les ravages de la peur de l’autre

Saint-Pétersbourg, printemps 2003. Pendant que la ville prépare les festivités de son tricentenaire, le Comité des mères de soldats s’emploie à arracher à la guerre les jeunes gens envoyés en Tchétchénie. Pendant son séjour en Russie, ­Bernardo Carvalho a enquêté sur ces femmes. Des mères, il y en a beaucoup dans ce roman: qui ont perdu leurs fils ou les ont abandonnés, mères sans descendance qui voudraient racheter leurs vies stériles. «Cet amour maternel absolu est finalement à l’origine des guerres, à travers les clans, les tribus, le désir de protéger les siens contre l’extérieur. Dans ces comités, des femmes s’engagent pour les enfants des autres, c’est plus intéressant.» Le titre français rend l’ambiguïté du brésilien, à la fois constat et insulte.

A partir du destin d’un jeune Caucasien, Rouslan, l’auteur de Mongolia, Neuf Nuits ou Le soleil se couche à São Paulo dessine une société violente, raciste, rongée par la corruption, minée par le crime. La faillite de l’Etat est totale. L’armée prostitue littéralement ses enfants pour pallier sa pauvreté. Des mouvements néonazis éclosent sur ce terrain pourri. Le miracle d’une amitié désintéressée, l’accord entre deux corps dans une étreinte ­secrète éclairent brièvement ce ­tableau très noir.

A l’autre bout du monde, au Brésil, un homme s’apprête à changer de vie. Contre tous ses idéaux, ce botaniste bradait à l’étranger les ­richesses de la forêt. Il veut accueillir dignement le fils qu’il connaît à peine, qu’il a laissé en Russie. Il ne le connaîtra jamais, il ne le sait pas encore. Comme tous les livres de Carvalho,’Ta Mère est un roman fascinant sur le mensonge et la peur, complexe dans sa construction, dans l’entremêlement des voix et la multiplicité des points de vue, qui diffuse une forte énergie.

Bernardo Carvalho,’Ta Mère (O Filho da Mãe), 2010, Métailié, trad. de Geneviève Leibrich, 212 p.

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