LYRIQUE

Dans «Guerre et Paix», Anna Netrebko ne joue plus les divas

Mercredi à Salzbourg, la soprano russe chantait Natacha dans l'opéra colossal de Prokofiev.

Il fait chaud, très chaud, en ce mercredi soir au Festival de Salzbourg. Valery Gergiev transpire à grosses gouttes, le chef russe passe et repasse la main dans sa chevelure. Face à lui, une armada de choristes, un régiment de musiciens, un mur de solistes (une trentaine au total!). Mobilisées pour chanter Guerre et Paix de Prokofiev, les troupes de l'Opéra du Kirov, établies au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, intimident rien que par leur nombre.

Ce n'est pas tous les jours que l'on peut entendre un opéra avec autant de chanteurs. Adaptée du roman de Tolstoï, revue et modifiée à plusieurs reprises pour passer la barrière de la censure, cette partition un peu patchwork alterne les hauts et les bas. Outre la galerie de portraits destinés à incarner l'épopée, Prokofiev a étoffé les scènes collectives pour plaire aux idéologues communistes. Le peuple russe a beau clamer avec ferveur sa résistance face à l'invasion napoléonienne, certains chœurs, à force de puiser dans la veine patriotique, paraissent indigestes. Sans support visuel – l'opéra est donné ici en version de concert –, ces lourdeurs deviennent des longueurs.

Un instinct dramatique puissant

Par bonheur, la musique de Prokofiev revêt un caractère cinématographique. C'est d'ailleurs ce qui justifie l'absence de décors et de mise en scène. Le couple glamour que forment Dmitri Hvorostovsky (le Prince Andreï Bolkonski) et Anna Netrebko (Natacha) domine une distribution de haut vol. La soprano russe, révélation de Salzbourg en 2002 (elle chantait Donna Anna sous la baguette d'Harnoncourt), stupéfie. Tour à tour innocente, naïve, indignée, enragée, elle vit le drame de Natacha avec un instinct dramatique puissant. N'hésitant pas à utiliser le langage du corps, elle éclaire son personnage de sourires et d'ombres. La voix corsée, enivrante de beauté et d'expressivité, reflète les illusions et désillusions de l'héroïne fragile. On en oublie les poses de tigresse au brushing décoiffant qu'elle affiche sur son dernier disque, Sempre libera. Vendue comme une femme fatale, Anna Netrebko, en concert et lorsqu'elle chante dans sa langue, redevient elle-même.

Admirablement mâle, avec ses mèches argentées, Dmitri Hvorostovsky affiche une voix pleine et onctueuse. L'émotion est à son comble lorsqu'il plonge dans le délire et défunte au 12e tableau, alors qu'il vient de retrouver Natacha. Parmi les autres caractères, citons Oleg Balashov (Anatole Kouraguine), en séducteur invétéré de Natacha, Valery Alexeev, en Napoléon pétri de suffisance quoique remué par la résistance russe, ou encore Alexei Steblianko, endossant le rôle écrasant du comte Bezoukhov (le ténor est tendu dans les aigus). Les chœurs et l'orchestre déversent des torrents de décibels, capables également de nuances infimes comme dans cette valse nostalgique du 12e tableau: les deux amoureux, qui n'ont pu assouvir leur passion, se séparent à jamais.

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