«La Guerre et la Paix» dans le creux de l’oreille

Les acteurs du Russe Piotr Fomenko jouent au Théâtre de Carouge une adaptation du roman de Tolstoï. Bouleversant

Un grand spectacle est un miroir. Il nous reflète sans nous enfermer. Il nous grandit. Il nous disperse et nous recompose à ce temps incertain, conditionnel présent, qui est celui de l’amour. La Guerre et la Paix agit ainsi au Théâtre de Carouge. Ceux qui ont déjà vu le spectacle de Piotr Fomenko en novembre 2004, au Grand Théâtre de Genève, n’y retrouvent pas seulement des acteurs qu’ils ont aimés, mais une trace d’eux-mêmes. Ils se revoient dans l’émerveillement de la première fois: Pierre Bézoukhov, le héros de Tolstoï, se dresse, étourdi, sur une échelle de bois; derrière lui, en guise de rideau, une carte de l’Europe de 1805, celle d’un Napoléon colossal dans la foudre, celle du tsar Alexandre Ier, rival encore effarouché.

Mais ceux qui reviennent éprouvent cet autre choc: au Grand Théâtre, cette salle de 1500 places, c’était le tableau d’ensemble qui impressionnait; à Carouge, cette conque où 400 spectateurs à peine trouvent place, La Guerre et la Paix de Piotr Fomenko se donne pour ce qu’elle est, une pièce intime qui parle de loin – la Russie d’Alexandre – mais dans le creux de l’oreille.

Qu’on y ait déjà goûté ou pas, La Guerre et la Paix est une expérience du temps hors du commun. Piotr Fomenko, décédé à l’été 2012, et ses acteurs, les fomenki, extraient de l’œuvre monumentale son esprit. Ils ne cavalent pas à travers ce roman-trappe, cette fresque que Léon Tolstoï déploie au début des années 1860, au moment où Victor Hugo, l’autre géant, fomente lui aussi son grand œuvre, Les Misérables ; ils choisissent de s’en tenir à la première partie de l’épopée. Son aube.

Sur son échelle, Pierre Bézoukhov est le premier à nous tendre la main. Il porte une cape ingrate sur un corps bien nourri et de petites lunettes effarées. A ses pieds, des chaises en bois. Il passe debout, de l’une à l’autre. Puis tire le rideau, cette Europe de 1805 que Napoléon redessine. Le spectateur est comme chez des amis, Anna Scherer reçoit, le jeune prince Andreï passe au galop, le despote corse est dans toutes les bouches. Sur scène, il y a son visage à main gauche, peint sur une toile, juste sa figure, tout le reste effacé; Alexandre lui fait face, sur le même mode, mais à main droite. Deux effigies, deux commandeurs en enfer. Le XIXe siècle est leur fiction.

L’âme d’un édifice

Ce qui frappe, c’est l’intelligence d’un dispositif qui fait appel à l’enfance du théâtre. Ce spectacle est une maison. Au rez-de-chaussée, une jeunesse s’apprête à faire le pas, à basculer dans la gravité; Andreï partira bientôt à la guerre, mais pour le moment, il se marie. Au premier étage, le vieux comte Bézoukhov, qui ne compte plus ses bâtards, agonise, bouche ouverte, au ralenti. Coïncident ainsi deux rythmes, l’hiver d’une époque dont le richissime Bézoukhov est le représentant; et le printemps chamailleur des amoureux, bientôt bottés pour le feu des canons.

Ça, c’est l’édifice. Mais donner corps au temps est une affaire d’âme, c’est-à-dire de jeu. Pierre Bézoukhov passe en somnambule; Nicolas et Sonia s’embrassent merveilleusement; tous se coiffent de lauriers pour jouer une pastorale; Andreï, lui, se demande gravement, tricorne sur la tête: «Pourquoi me suis-je marié?» Toutes les intentions sont vraies; tous les gestes sont théâtraux, c’est-à-dire ajustés au sentiment, outrés quand il le faut, ourlés de drôlerie, bouleversants quand des visages pâles entonnent «Malbrough s’en va-t-en guerre, mironton mirontaine», debout sur l’échelle. En quittant le théâtre, on est prince et comtesse. Plus beaux, plus nobles, dans le miroir de Fomenko. Et le miroir est embué.

La Guerre et la Paix, Théâtre de Carouge, jusqu’au 5 mars; loc. 022 343 43 43. 3h50.Sa 1er à 14h, table ronde avec Andrey Vorobiov, directeur de l’Atelier Fomenko, les spécialistes du théâtre russe Béatrice Picon-Vallin, Jean-Pierre Thibaudat et le professeur Georges Nivat.