Ce Guerre et Paix, on ne l'oubliera jamais. Dans la nuit glacée, à la sortie du Grand Théâtre à Genève, on se surprend à fredonner l'enfantine et terrifiante chanson «Malbrough s'en va en guerre», comme les acteurs de Piotr Fomenko, maître insoumis de la scène russe. Dans la nuit glacée, on voit encore, entre deux bougies, Andreï Kazakov dans le rôle du héros Pierre Bezoukhov promener un grand air éberlué sur la Russie de 1805, prise en étau entre le tsar Alexandre 1er et Napoléon. Au petit matin, on danserait la valse avec Natacha Rostov, peste à la peau douce incarnée par un petit bout d'actrice magnifique, Polina Koutiepova. On refait la traversée, sur un pied ivre comme chez les Rostov, trois heures quarante en russe au cœur de l'œuvre maîtresse de Léon Tolstoï. Cette merveille de spectacle simple et sophistiqué, co-accueilli par la Comédie et le Grand Théâtre, rend déraisonnable, c'est sa grâce.

«Spectacle testamentaire», écrit Béatrice Picon-Vallin, spécialiste du théâtre slave qui donne une conférence ce jeudi à 18 h 15 au Grand Théâtre, en présence de Piotr Fomenko. Avant de nuancer: cet artiste souvent censuré par le régime soviétique a enchaîné les pièces, depuis Guerre et Paix créé en février 2001. Seulement voilà: ce spectacle, sorti comme par effraction des 2000 pages écrites par Léon Tolstoï entre 1863 et 1869, est un acte de foi merveilleux dans l'aptitude des acteurs à incarner nos tremblements devant l'inconnu (voir Samedi Culturel du 13 novembre). Une œuvre puissante où s'épanouit l'art de Fomenko: oui, l'artiste, 72 ans, travaille ici ses matières – la chair, le bois, les étoffes – et en extrait des métaphores entêtantes; mieux, il engendre des images hallucinées, baignées d'une pénombre onirique, qui contiennent tout le drame de la vie.

Prodige? Patience d'alchimiste surtout. Sept ans de répétitions dans une salle moscovite grande comme une chapelle. Sept ans à pester contre la désinvolture de l'Etat qui promet à l'Atelier Fomenko un vrai théâtre depuis si longtemps. Sept ans encore à chercher un chemin dans un roman qui s'étend de 1803 à 1813, du triomphe napoléonien à Austerlitz en 1805 aux prémices de la débâcle française dans le Moscou en feu de 1812, en s'arrêtant sur le sursaut patriotique russe.

Cette voie, Piotr Fomenko l'a inventée. Il s'est concentré sur l'année 1805. Et il a choisi de privilégier Pierre Bezoukhov, héros déboussolé que sa plongée dans l'Histoire déniaisera. C'est ce porte-parole d'une jeunesse chancelante qui ouvre le spectacle, juché sur une échelle en bois, devant une carte de l'Europe de 1805 en guise de rideau. Flottant dans sa houppelande, Andreï Kazakov s'interroge: «Qu'est-ce qui fait bouger les peuples?» Une symphonie de Beethoven suggère les plaines. Devant la toile, les acteurs ne sont encore que des ombres. Puis Pierre Bezoukhov traverse l'espace sur des chaises, éveilleur de fiction: nous voici captifs du mouvement, oscillant entre souffle épique et roman familial.

Double scène, donc, celle des âmes inquiètes d'un côté, celle d'un monde en recomposition de l'autre, toutes deux organiquement liées chez Fomenko. Le rideau s'écarte: plan large sur le beau monde. Pas de tapis d'époque ici. Mais un portique blanc imposant coupé par des piliers. A l'étage, un prince se meurt, yeux bandés: c'est le richissime comte Bezoukhov, père de Pierre. En bas, des dames coiffées d'aigrettes et des messieurs cancanent, flanqués à gauche d'un portrait de Napoléon, à droite d'Alexandre 1er. Surgit à présent l'autre rêveur juvénile, le prince Andreï Bolkonski. Il a une idée fixe: rejoindre le front. «Mais pourquoi?» s'acharne son ami Pierre Bezoukhov. Silence de mort.

C'est le premier acte. L'antichambre du drame. Deux autres suivront, chez les Rostov d'abord, tribu chamailleuse, chez le père Bolkonski enfin, où Andreï prend congé des siens. L'art de Piotr Fomenko consiste alors à réinventer le double temps du roman: celui de l'élan vers l'ailleurs, là où Andreï et Pierre aspirent à se révéler à eux-mêmes; celui de la fatalité, à l'étage où agonise le comte Bezoukhov, père voué à l'absence, comme les lointains Alexandre 1er et Napoléon.

Ce spectacle est donc celui du changement de monde – les maîtres d'hier s'éclipsent. Celui du départ surtout: Andreï s'en ira affronter le feu au mépris de son épouse enceinte. C'est cette fatalité d'une jeunesse appelée à prendre le large jusqu'à s'anéantir – à Austerlitz comme en Afghanistan – qui semble hanter Fomenko. Comme un destin russe. A la fin, Ilia Lioubimov qui prête sa pâleur ascétique à Andreï martèle une marche funèbre sur une casserole. Ses camarades chantent «Malbrough s'en va en guerre, mironton mirontaine, mais il ne reviendra pas…» C'est un requiem. Un foulard noir tombe comme une mouche sur la robe blanche de sa femme. La tragédie dans un instantané. L'essentiel dans un jeu de tissus. Dans la nuit glacée, on chante et on pleure.

Guerre et paix, Genève, Grand Théâtre, place Neuve, je 18 à 20 h; conférence avec Béatrice Picon-Vallin et Piotr Fomenko, foyer du Grand Théâtre, à 18 h 15

(rens. 022/320 50 01).