La folie, parce que c'est le fondement de son art. En cette nuit moscovite de février 2001, Piotr Fomenko compte peut-être les spectateurs qui s'agglutinent devant l'ancien cinéma Kiev devenu son repaire, cent places à peine. Son Guerre et Paix, à l'affiche du Grand Théâtre à Genève dès mardi, sort alors de l'ombre, sept ans après la première répétition. Depuis 1994, Piotr Fomenko, 72 ans aujourd'hui, récite à ses acteurs, les «fomenki» comme on les appelle, des passages entiers du chef-d'œuvre de Léon Tolstoï. Ce tableau en mouvement d'une jeunesse russe déchirée par les guerres napoléoniennes; ces visions de demoiselles et de princes aux cœurs lacérés comme les étendards sur les champs de bataille, l'obsèdent.

Un jour de 1997, pourtant, l'homme qui a tant de fois exaspéré la censure au temps de Brejnev, a failli s'incliner devant la fatalité. Trop d'embûches. L'argent manque. Les sponsors pressentis se dérobent. La Russie de Boris Eltsine n'a que faire de Piotr le nomade, metteur en scène chahuté d'une ville à l'autre pendant des décennies, indésirable presque partout, coupable par exemple d'avoir célébré sur un plateau l'ivrognerie russe à travers les âges. Pourquoi demanderait-il encore à ses interprètes de fréquenter l'irrésistible Natacha Rostov, ou d'écouter battre le cœur de ce fou de Pierre Bézhoukov, héros qui brave le feu et s'élève à hauteur de sage?

La bataille paraît perdue. Mais non. Piotr Fomenko a des entêtements d'adolescent et un don pour concrétiser ses chimères, dans la joie et la douleur mêlées, en se moquant des déprimes passagères. Son Guerre et Paix est achevé en 2001. Depuis, il traverse l'Europe, témoin d'un art insolent de fabriquer de la fiction. Sept ans pour trouver les ombres, les musiques et les étoffes de l'œuvre, cela paraît impensable. Léon Tolstoï, lui, a mis six ans, entre 1863 et 1869, pour incarner, à travers les familles Rostov et Bolkonsky, la Russie du tsar Alexandre Ier affolée par les serres de l'aigle Napoléon. Piotr Fomenko aime prendre son temps. Spécialiste du théâtre russe au Centre national de recherche scientifique en France, Béatrice Picon-Vallin explique: «Il travaille dans la lenteur, dans le mûrissement. Pour lui, un spectacle n'est jamais fini.»

Comme presque toutes les répétitions de Fomenko, celle de Guerre et Paix commence par une lecture. Temps d'imprégnation. D'humilité. Quatre mois durant, les «fomenki» lisent le texte en groupe, tandis qu'un stagiaire fixe sur le papier une ébauche de transcription théâtrale. Très vite, le maître comprend qu'aucune nuit théâtrale ne saurait embrasser tous les mouvements du roman. Il se concentre sur la première partie, l'année 1805, comme le raconte Béatrice Picon-Vallin, qui prépare un livre sur Fomenko.

Au cœur de l'ancien cinéma Kiev, dans deux salles à peine plus grandes qu'une chapelle, les comédiens tâtonnent d'un morceau de fiction à l'autre, testent une myriade de solutions, aiguillonnés par Piotr Fomenko. Les «fomenki» travaillent en tribu. Ils se sont rencontrés au cours de leur formation au Gitis, école de théâtre moscovite, à la fin des années 80. Leur admiration pour Fomenko qui y enseigne, les a unis. Et l'artiste, qui n'avait jamais eu de troupe, a adopté ces jeunes qui aspiraient à se saouler de fables et de travail, comme lui. C'est ainsi que sur le tard et pour la première fois, il s'est retrouvé à la tête d'une compagnie, l'Atelier Fomenko, qui fait courir l'amateur à Moscou d'abord, puis dans toute l'Europe. Début novembre, Les Trois Sœurs de Tchekhov ont rempli à ras bord, quatre soirs de suite, l'immense Théâtre national de Chaillot à Paris.

Des «fomenki», on dira qu'ils forment une espèce rare réunie autour d'un patriarche aux yeux très clairs et que cette famille bannit naturellement le vedettariat, comme nombre de ses cousines dans l'histoire du théâtre russe depuis la fin du XIXe siècle. «Ces acteurs sont liés par une grande complicité, souligne Béatrice Picon-Vallin. Ils ont 16 ans de vie commune, ils acceptent peu de propositions venant de l'extérieur, ils vivent dans un même monde où règne ce que j'appelle le réalisme fantastique.»

Leur force? Incorporer le drame jusqu'à le danser, loin d'un moule psychologique étriqué. «C'est le théâtre à son plus haut degré, poursuit-elle. Ces interprètes n'ont pas besoin de mots pour susciter la ferveur. Quel que soit le pays où ils se produisent, on les comprend. Chacun de leurs spectacles est une symphonie.»

Cette grâce naît de l'insomnie sans doute. De nuits passées à entrouvrir des portes dans les œuvres, à les refermer dans un éclat de rire, si elles ne tiennent pas leurs promesses. Pendant les répétitions, Piotr Fomenko est volcanique: pour une situation donnée, il a cinquante idées. Une seule triomphera, mais toutes les autres nourriront le geste du comédien, note Béatrice Picon-Vallin.

Pas de répit pour Piotr, qui a le cœur fragile pourtant, selon la faculté. Tout est doute chez lui. Faille aussi. Comme si l'éblouissement esthétique, espéré comme la consolation, était enraciné dans une inquiétude. Enfant, le créateur a connu les bombardements à Moscou. Il refusait de descendre dans les abris, raconte-t-il souvent. Un jour, il a été touché par une explosion. Sans ce traumatisme, dit-il encore, il n'aurait jamais fait de théâtre. Meurtri, il a fait de la scène son terrain de jeu. Une boîte sans fond où l'enfant de la guerre se sent parfois en accord avec lui-même.

Guerre et Paix, Genève, Grand Théâtre, place Neuve, les 16, 17 et 18 novembre à 20 h. (Rens. http://www.geneveopera.ch et http://www.comedie.ch; tél. 022/320 50 01).