Un an après avoir écrit Hamlet, Shakespeare plonge dans la matière de Troie pour en extraire des lambeaux de tragédie sanguinolents sur lesquels plus personne ne s'apitoie. La guerre est devenue une grande mascarade privée de sens. Elle n'est plus que pulsions, éclate entre orgies et coups bas, genre Pulp Fiction. Elle dure depuis sept ans, fait partie du quotidien, n'a plus d'idéaux: Hélène est une catin, Pâris un amant languissant. Seul Hector… Les Grecs n'en finissent pas d'attendre, les Troyens se rient d'eux. De leurs héros dégradés: Achille se roule sous sa tente avec son amant Patrocle, Ajax est un fat, Ulysse, lui, trépigne devant leur vantardise vaine. Quant aux héros éponymes, Troilus et Cressida, ils sont emblématiques de cette débâcle: ils s'aiment, mais se rencontrent grâce à l'entremetteur Pandarus qui veille à leur première et dernière nuit. Le lendemain, Cressida doit être livrée aux Grecs, où elle devient la maîtresse de Diomède. «Dans les tragédies, les héros meurent, mais l'ordre éthique est sauvé. Leur mort confirme l'existence de l'absolu. Dans cette pièce surprenante, Troilus ne meurt pas, ni ne tue l'infidèle Cressida. Il n'y pas de catharsis.» Donc pas d'absolution, écrit Jan Kott dans Shakespeare notre contemporain.

L'esthétique années 70 est dominante

On comprend pourquoi Stefan Bachmann, 32 ans, a choisi cette pièce pour ouvrir sa première saison en tant que plus jeune directeur du Theater Basel puisqu'il a voulu la placer sous le signe de l'apocalypse, en cette fin de millénaire. Ce Zurichois d'origine, qui a connu une carrière fulgurante à Berlin puis dans toute l'Allemagne – cela lui valant son glorieux retour au pays –, devait démarrer très fort, ayant l'insigne honneur de coproduire son Troilus et Cressida avec le Festival de Salzbourg. Il s'est installé dans l'ex-cinéma de la ville, reconverti en lieu branché et décati: le Stadtkino. Malheureusement, ce départ en fanfare ne le mène pas aux portes du triomphe. Son spectacle a déçu, et il a été accueilli par une presse par trop féroce.

Raisons de l'échec? Sans doute les points de départ: Bachmann ne montre que le cynisme, le pastiche d'un monde privé de croyance, où même l'amour est une promesse non tenue. Il en donne les signes, mais sans profondeur: une fois vues, les caricatures dont on peut à peine sourire – on n'est pas dans les Monty Pythons –, plus rien ne se passe. Une simple traduction en images d'un contemporain trivial ne suffit pas à créer des moments de théâtre comme peut les faire surgir un Matthias Langhoff. Qui lui donne l'épaisseur d'un regard historique, autant que des déchirements de l'intimité. Soit, le monde est devenu vide. Mais une scène vide ne saurait en témoigner, si ce n'est en nous laissant indifférents.

Chez Bachmann, tout tient dans la caricature des personnages. Qui apparaissent sur une scène de planchers en pente, traversés par une passerelle noire menant droit à un paysage d'îles de toile peinte. Côté cour, une série de douches. La scène est en fait à la plage, ou dans un vestiaire, plus que sur un champ de bataille. Car Bachmann, après avoir suivi le Mondial de football, a décidé de filer la métaphore. Selon lui, le foot est éminemment théâtral, une excellente introduction au monde viril et à ses rituels. Ainsi, les Troyens portent les genouillères et autres attributs des footballeurs américains sur leurs jeans, les Grecs, eux, sont en trainings avant de prendre l'uniforme, après qu'Ulysse les a harangués avec la voix de Goebbels. Il y a tout de même une armée – qui sera victorieuse même dans la lâcheté – face à une bande de mecs où Pâris est un dragueur des plages en short et lunettes. L'esthétique années 70 est dominante: Pandarus porte un chemisier à fleurs près du corps, Cressida des tongs à grandes marguerites. Achille est énorme, en peignoir et filet à cheveux, Ajax a des airs de macho hidalgo, les reins ceints d'un foulard jaune. Hélène est vieille, virevolte dans un déshabillé rose bouffant. And so on…

Tout cela est sympathique. Même, chacun est croqué avec justesse et pertinence. Mais ne soulève ni rire, ni effroi, comme si tout tenait d'un amusement un peu juvénile, qui laisse choir les questions cruciales de Shakespeare. Même si Bachmann a cadré – et écourté – sa pièce par quelques bonnes idées. Dont un début où Troilus et Cressida apparaissent conjointement, nus, image du paradis perdu. Un entracte justement placé après leur coït, signe de la fin de l'amour. La guerre précédée d'une grande beuverie. Le meurtre d'Hector par le seul Achille, dans la plus grande lâcheté, en fumant la clope de celui qui ne se sait pas condamné. La suppression de Cassandre, dont les prophéties de mort et de défaite sont dites par un musicien, bientôt bâillonné.

De musiciens, il y en a deux, présents sur scène. Ce sont Christian Zehnder et Balthasar Streiff, duo d'enfer qui manie cors des Alpes et accordéon, détournant admirablement le jodel, l'amenant à d'étranges bruitages ou sons de coquillages, évoquant ainsi la musique des tragédies grecques comme on peut l'imaginer. Le duo Stimmhorn donne au spectacle toute l'inquiétante profondeur qui, sinon, lui manque.

«Troilus et Cressida», Salzburger Festspiele, jusqu'au 30 août, tél. 0043/ 662/ 84 45 01.

Theater Basel, première le 10 septembre, tél. 061/ 295 11 33, e-Mail: billettkasse@theater-basel.ch