Genre: Histoire
Qui ? Pascal Payen
Titre: Les Revers de la guerre en Grèce ancienne
Chez qui ? Belin, 440 p.

Les Grecs faisaient la guerre en été et se reposaient l’hiver. Née du constat, réel, d’une suspension saisonnière des opérations militaires, cette image, certes caricaturale, court malgré tout les représentations du monde antique. Avec comme corollaire l’idée que la guerre est une partie intégrante des premières démocraties connues, un axe central de leur histoire et de leur représentation d’elles-mêmes.

C’est à cette idée – dont on voit sans peine les retombées sur la conception même de la guerre – que s’en prend Pascal Payen. Plus que le fait des sources grecques, elle est, estime-t-il, celui d’une historiographie qui s’est longtemps concentrée sur les récits militaires sans voir que les textes disponibles racontent aussi autre chose.

C’est donc à cet autre chose qu’il consacre son enquête, des chants homériques aux Vies de Plutarque . Souffrances des vaincus – et des vaincues –, exactions infligées ou subies, articulation de la condition de soldat à celle de citoyen, autant de revers, au double sens de face cachée et d’aspects repoussants, de la guerre, dont il s’efforce de suivre la trace dans les textes, au besoin en les sollicitant, voire en faisant parler les silences.

Le tableau qui en ressort est à la fois nuancé et passionnant. Il relève, d’abord, que la guerre antique n’a rien à envier en sauvagerie aux modèles plus récents: prisonniers égorgés, villes pillées, femmes et enfants violés, massacrés ou réduits en esclavage. C’est en quelque sorte la loi de la guerre, même si cette dernière est justement le terrain des limites, où la loi se brouille.

Cette sauvagerie, que les historiens ont souvent négligée jusqu’à une époque récente, n’échappait pas aux Grecs eux-mêmes. Elle trouve des échos dans la tragédie, où se font entendre les voix des femmes vaincues, mais aussi dans les débats politiques – n’est-ce pas antipatriotique d’insister sur ces détails choquants? – dans le questionnement philosophique et dans le récit historique.

Si ce dernier fait de la guerre son fil conducteur, il s’efforce aussi, depuis Hérodote, de la mettre en question. Le géographe et l’historien, chez ce dernier, sont étroitement liés; la description de l’Egypte ou de la terre des Scythes précède le récit des conquêtes qui les visent, mettant en quelque sorte les deux approches en concurrence. Face à la diversité et à la complexité des sociétés humaines, la guerre perd, inévitablement, de son évidence.

Cette approche fait tradition. Thucydide s’y inscrit, présentant la guerre comme une épidémie, et Xénophon laisse apparaître à plusieurs reprises qu’elle conduit à la désorganisation politique.

Tout cela ne rend pas la guerre évitable, et sans doute les Grecs n’imaginaient-ils pas un monde où il n’aurait jamais fallu la faire. Mais, tout en considérant que c’était le devoir sacré de tout citoyen d’être prêt à défendre sa patrie les armes à la main, ils s’efforçaient d’en limiter l’emprise. L’hoplite, figure centrale du lien entre devoir militaire et citoyenneté, incarne, relève Pascal Payen, la guerre défensive. Son arme par excellence est le bouclier qui, certes, en permettant à la phalange d’avancer en direction des troupes ennemies, peut favoriser efficacement l’attaque mais ne permet pas d’envisager des mouvements à longue distance.

Plusieurs auteurs, en outre, dont Aristote, insistent sur le lien entre nécessité de défendre la cité et légitimité de la guerre – même si la pratique a pu dévier considérablement de cet idéal. L’auteur relève d’autre part un curieux ­silence: s’ils se vantent volontiers des victoires remportées sur les Barbares, les Grecs sont beaucoup plus discrets sur la défaite et, de façon plus intéressante, sur l’issue, quelle qu’elle soit, des affrontements entre cités.

Les épitaphes – discours prononcés rituellement pour rendre hommage aux soldats tombés pour la cité – insistent sur le dévouement héroïque des tombés mais ne permettent pas toujours de savoir quelle a été l’issue des combats. De même les récits des historiens éludent parfois cet aspect du problème, comme si l’essentiel était ailleurs – dans les revers de la guerre, peut-être, et dans la nécessité de reconstruire par les moyens de la politique ce qu’elle a détruit.

Bref: si la guerre fait effectivement partie de l’expérience citoyenne des Grecs anciens, elle n’en constitue pas forcément le cœur. Et loin d’une éthique qui placerait le guerrier au sommet de l’échelle des valeurs, ces derniers nous ont légué une tradition de remise en question d’une façon de régler les problèmes humains dont ils se sont efforcés de diminuer l’emprise. Comme Xénophon le fait dire à Callias, homme politique athénien, dans les Helléniques, «si c’est une malédiction divine qu’il y ait des guerres entre les hommes, c’est à nous de mettre le moins d’ardeur possible à les commencer et, quand elles le sont, de les terminer au plus vite».

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Hérodote

«Histoires», VIII, 33

«Dans leur marchele long du Céphise,ils saccagèrent tout […] Ils s’emparèrent de quelques femmes,que fit périr le grand nombre de soldatsqui abusèrent d’elles»