Il a beau avoir l'œil bleu d'un pêcheur d'Islande, la souplesse altière d'un Pierrot lunaire et la chevelure énervée d'un Pierrot fou. Il a beau arborer à 39 ans un corps insolent d'adolescent. Il a beau être le chouchou de la critique parisienne et être adulé du public. Avec sa gueule d'ange, l'acteur Redjep Mitrovitsa appartient à la race des torturés. C'est que tout chez lui porte la trace d'une grâce brûlée par une malédiction de lui seule connue. La malédiction du nomade, peut-être, qui bat les pavés de l'existence, le cilice du pénitent sur le dos et la rage de l'hérétique dans sa besace. Pas étonnant alors qu'après avoir tant cherché son nord sur la scène de la Comédie-Française, troupe dont il a longtemps fait partie, il s'apprête à jouer ce soir Dom Juan de Molière dans une mise en scène de Brigitte Jaques à la Comédie de Genève.

Dom Juan est un rôle monstrueux, marqué au fer rouge par des acteurs colossaux, de Louis Jouvet à Andrzej Seweryn. Chausser les bottes de Dom Juan et empoigner sa rapière, c'est donc à la fois activer le souvenir du séducteur de Séville et oser troubler les mânes qui veillent. Mais Redjep Mitrovitsa n'a pas peur des spectres. N'a-t-il pas endossé la tunique de sang de Hamlet – à la Comédie-Française – ou celle à moitié calcinée du danseur Nijinski, dans une performance qui a laissé plus d'un spectateur sans voix il y a cinq ans au Festival d'Avignon?

Albanais par son père et Breton par sa mère, cet acteur descend volontiers dans les gouffres de l'âme humaine. Là où les mots vacillent comme de pauvres lueurs menacées par l'asphyxie. Là où la folie éclaire dans une ultime parade les choses de la vie. Interview à quelques heures de la première.

Le Temps: Depuis vos débuts il y a presque vingt ans, vous collectionnez les grands rôles, sans avoir jamais joué Molière. Qui est pour vous Dom Juan?

Redjep Mitrovitsa: Dom Juan n'est en tout cas pas un personnage doté d'une psychologie ou d'une individualité et encore moins un séducteur tel qu'on l'entend généralement. C'est un masque qui révèle chacun à lui-même. Il est dangereux pour la société, parce qu'il est capable d'incarner la vision du monde de ses contemporains et d'en exhiber les limites et les aberrations. Et il le fait avec une innocence criminelle.

– Dom Juan qui bafoue Dieu et son père est-il pour vous d'abord un jouisseur éperdu, rivé au présent?

– C'est une figure du déni. Dom Juan nie la vision du sacré des autres, celle d'un ciel pétrifié par les dogmes. Mais il est aussi hanté par le sacré: il a soif d'absolu et aspire à l'extase. Le philosophe Nietzsche parle de Dom Juan comme d'un affamé cherchant jusqu'aux enfers le nectar de la connaissance. J'aime cette définition.

– Le sacré est une dimension qui vous est chère. Quel contenu lui donnez-vous?

– Je défends une conscience intime du sacré qui n'a rien à voir avec l'obscénité d'une foi de pacotille. J'ai le sentiment que l'homme est parfois traversé par une force qui le dépasse. La scène est pour moi le lieu où cet événement a des chances de se produire, dans un échange très fort qu'il nous faut chercher à créer avec le public.

– Des Cahiers de Nijinski, œuvre torturée, à certains poèmes rares de Victor Hugo, vous cultivez un goût pour des textes que l'on qualifie de limite. Qu'y cherchez-vous?

– Surtout pas à incarner des personnages. Lorsque je disais les textes de Nijinski, je ne voulais pas représenter cette personnalité, mais restituer sa parole et prêter un corps à ses idées, tout en sachant que tout ce qu'on fait sur une scène est inachevé. Pour moi jouer, c'est dessiner de la pensée sur un plateau.

– Vous avez commencé très tôt à jouer et vous avez connu très vite le succès tant auprès du public que de la critique. Vous imaginez-vous aujourd'hui faire autre chose?

– Oui. La comédie a pour moi comme fonction d'intensifier l'existence. Etre acteur, c'est se sentir comme dans un précipité chimique: on accède parfois à d'autres régions de l'être. Mais si une autre activité peut me procurer ce genre de sensation, je suis prêt à renoncer au théâtre.

Dom Juan, Genève, Théâtre de la Comédie, du 3 au 21 nov., tél. 022/320 50 01.