Le clin d’œil aurait sans doute plu à l’artiste suisse David Weiss, décédé en 2012. Sur la prestigieuse Cinquième Avenue de Manhattan, devant la majestueuse bâtisse conçue par Frank Lloyd Wright qui abrite depuis 1959 le Musée Guggenheim, trône un petit édifice de bureaux. Gris, anonyme, incongru. Trop petit pour être une structure permanente, trop grand pour passer pour un modèle réduit, «Haus» défie l’intelligence du passant. Réalisée en 1987 par David Weiss et Peter Fischli, l’œuvre est à l’aune de ce que ces deux artistes et amis zurichois présentent sur les sept étages de la rotonde du Guggenheim dans le cadre de l’exposition «How to Work Better»: plus de trois cents sculptures, photographies, diapositives, vidéos issues d’un partenariat artistique de trente-trois ans entre deux créateurs qui ont baigné dans la culture punk zurichoise des années 1970. L’art contemporain exposé par les deux Suisses à New York a quelque chose de durassien. La manière dont ils appréhendent le quotidien est une sorte de «Moderato cantabile» de l’art visuel. Un questionnement humble, sincère et parfois existentiel de la banalité au jour le jour. «Ils ne sont pas du genre à faire des déclarations et à dicter la signification» de leur œuvre, explique la curatrice en chef du musée, Nancy Spector. Il y a chez les deux Suisses l’humour curieux et innocent de l’enfant avide de réponses. Une simplicité qui rappelle les dialogues de Peter Handke dans Les Ailes du désir: «Als das Kind Kind war, wußte es nicht, daß es Kind war. (Quand l’enfant n’était encore qu’un enfant, il ne savait pas qu’il n’était qu’un enfant.)»


La métaphysique des égouts

Dans une section de l’expo dénommée «Walls, Corners, Tubes», des tuyaux d’argile crue et de caoutchouc posés sur un piédestal répliquent des formes architecturales basiques. Ils constituent davantage un essai sur la matière qu’une métaphore. Le caoutchouc industriel noir absorbe la lumière tandis que l’argile crue dégage un sentiment de chaleur exacerbé par les empreintes des artistes. En arrière-plan, un film réalisé en 1992 intitulé «Kanalvideo» illustre leur capacité à s’élever de la frénésie quotidienne. Il reprend des images prises par des robots télécommandés par des collaborateurs du Département des travaux publics de la Ville de Zurich dans les canalisations souterraines de la cité. Peter Fischli et David Weiss, qui ont exploré dans plusieurs œuvres la magie des canalisations, y voient une quête physique: celle de comprendre ce qui se cache réellement au-dessous de nos pieds. «Les égouts sont des infrastructures essentielles auxquelles on ne prête plus attention. Or les artistes cherchent à expliquer que même les aspects ordinaires de la vie cachent souvent une signification bien plus profonde», relève Nat Trotman, curateur pour les performances et médias.

Si Peter Fischli et David Weiss s’intéressent à ce qui se dissimule derrière la face évidente de la vie, ils ne rechignent pas à mettre en relief la normalité d’une manière à la rendre presque extraordinaire. Les sculptures «Cars» et «Hostesses» représentent des voitures et des hôtesses quelconques. Sous leur aspect de plâtre blanc, elles apparaissent d’une oppressante banalité. Les hôtesses ont beau être de taille différente et porter des accessoires distinctifs, elles semblent toutes pareilles. Leur représentation archétypale nous sensibilise à l’époque nostalgique où le voyage en avion demeurait une aventure exotique alors qu’il est devenu, aujourd’hui, un acte presque prosaïque. Nat Trotman décrit l’art des deux Zurichois comme un «mélange unique de remarquable intelligence et de sophistication» servant à donner du sens au quotidien. «Ils ont cette aptitude à s’adresser à un public profane ou très éduqué», ajoute le curateur. Leur œuvre est si accessible qu’elle rappelle, avec le sérieux en moins, Joseph Beuys pour qui chacun de nous est un artiste.

Là où Peter Fischli et David Weiss ont particulièrement marqué leur époque, c’est par leur manière de démystifier le caractère binaire des choses, de refuser le confort des oppositions artificielles de la société occidentale en thématisant sur la notion de «popular opposites», de dichotomies construites et acceptées sans broncher. Rien n’illustre mieux cet artifice que les propos qu’avait tenus l’ex-président américain George W. Bush au lendemain des attentats du 11-Septembre aux Etats-Unis dans le cadre de la guerre contre le terrorisme: «Vous êtes avec nous ou contre nous.» Le fait de travailler en duo dans un dialogue et un questionnement réciproque permanent explique en partie l’humilité des deux créateurs qui ont ainsi évité le piège de l’arrogance et de l’ego surdimensionné. Faut-il sans cesse opposer le kitsch à la beauté, le travail aux loisirs, la fiction à la réalité? «Fischli et Weiss, explique Nancy Spector, ont supprimé les fausses divisions, convaincus que la perplexité elle-même est peut-être un meilleur état d’esprit.»

La fable du rat et du panda

Dans le hall d’entrée du Guggenheim, deux personnages incarnent cette volonté artistique de ne pas se laisser enfermer dans la dualité simplificatrice des choses: un rat et un panda. Ils se prélassent, couchés, à même le sol. Protagonistes d’un film que Fischli et Weiss ont réalisé à Los Angeles au début des années 1980 et intitulé «The Least Resistance», l’un représente un animal répugnant qui prolifère dans les égouts ou les miasmes de sous-sols rebutants, l’autre un animal en voie de disparition, apaisant et doux. Dans la vidéo «The Right Way», le rat et le panda errent dans les Alpes suisses dans une aventure fantastique. Tantôt amis, tantôt ennemis, ils se posent les «petites et grandes questions» de l’existence. Apparaissant en ombres chinoises devant un coucher de soleil alpin et une mer de brouillard couvrant la plaine, ils éructent des bruits ancestraux autour d’un feu de camp. Dans cette scène improbable, ils trouvent dans la nature des objets servant d’instruments de percussion qui invitent à la transcendance. L’un d’eux souffle dans une branche d’arbre qui rappelle un didgeridoo aborigène.

L’un des aspects fascinants de l’œuvre des deux Zurichois est leur approche de l’équilibre, forcément précaire. Dans leur vidéo «The Way Things Go (Der Lauf der Dinger)», ils créent une réaction en chaîne sous la forme d’un domino dans un entrepôt vide au moyen d’objets aussi hétéroclites que des ballons, échelles, pneus, feux d’artifice. C’est l’illusion du mouvement perpétuel maintenu sans la moindre intervention humaine. La scène a été tournée sur une période de deux ans et résulte d’un montage élaboré de multiples séquences. La série de photos «Equilibres (A Quiet Afternoon)» traduit la même quête artistique. En empilant des objets improbables (bouteilles, carottes, courges, assiettes) d’une manière à défier la gravité et en les photographiant avant qu’ils ne s’effondrent, Peter Fischli et David Weiss s’en prennent avec une ironie décapante au genre de la nature morte. Dans une récente interview accordée au site Artspace, Peter Fischli le reconnaît: contrairement au concept d’objets trouvés de Duchamp, «nous essayons de créer des objets. Les objets de Duchamp peuvent revenir n’importe quand à la vie quotidienne. Nos objets ne le peuvent pas. Ils ne sont ici que pour être contemplés. Ils proviennent tous du monde utilitaire, mais ils sont devenus totalement inutiles. Vous ne pouvez pas vous asseoir sur les chaises que nous sculptons. Pour l’exprimer simplement, ces objets sont libérés de l’esclavage de leur utilité.»

Un chat sur Time Square

Dans l’œuvre des deux Zurichois, la vidéo occupe une part importante. Tout au long du mois de février, l’une d’elles, Büsi (Kitty) (Lire Le Temps du 4 févrirer) a été projetée chaque jour de 23h57 à minuit sur les écrans de Times Square. Elle montre un chat lapant tranquillement son lait. Au cœur de la très touristique place de Manhattan, la scène paraît anachronique, une quasi-provocation au sein du temple de la consommation. «A n’en pas douter, Fischli et Weiss ont eu une grande influence sur les artistes contemporains d’aujourd’hui en raison de leur vision du monde et de leur engagement avec la culture populaire, analyse Nat Trotman. Leur culture de l’image préfigure d’une certaine manière l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux.»

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L’accessibilité de leur art tient aussi à un vocable: humour. Dans une veine quasi dadaïste, ils s’interrogent: «Dr Spock regarde sa planète Vulcain et est un peu triste de ne pas ressentir quoi que ce soit.» Une sculpture représentant George Washington traversant le Delaware illustre l’une des peintures les plus mythiques de la révolution américaine réalisée en 1851 par Emanuel Leutze, un Américain d’origine allemande. Le fait de la reproduire en argile crue tend à désacraliser une œuvre connue pour ses multiples imprécisions. «James Dean’s Tragic End» révèle le côté ludique de l’art des Zurichois: un grande route rectiligne en argile à la fin de laquelle trône un arbre isolé dans lequel s’est encastrée la voiture de cette icône du cinéma américain. Le caractère espiègle de Fischli et Weiss apparaît dans toute sa splendeur dans une sculpture montrant la chambre à coucher des parents d’Albert Einstein. Dans l’œuvre, tout semble normal, presque banal. Et puis il y le commentaire des artistes: «Monsieur et Madame Einstein peu après la conception de leur fils, le génie Albert.» Il y a enfin cette scène montrant la rudesse impitoyable des Confédérés roulant des billons de bois dans le défilé de Morgarten pour vaincre les Habsbourg. Une allusion critique à une Suisse qui s’est construite à la force du jarret…


A voir

«Peter Fischli David Weiss: How to Work Better», jusqu’au 27 avril, Guggenheim New York, www.guggenheim.org