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Guido Ceronetti, né en 1927 près de Turin, est un auteur protéiforme, journaliste, poète, homme de théâtre, marionnettiste, romancier, traducteur du grec, du latin et de l'hébreu…
© WIPA

Livres

Guido Ceronetti, journaliste-philosophe et Turinois de plusieurs mondes

Dans «Petit enfer de Turin», l’écrivain italien prend pour personnage sa ville natale, dont il livre un portrait amoureux au fil de souvenirs, de confidences et de digressions narratives ou méditatives. Promenade avec un maître du fragment

Le sous-titre de Petit enfer de Turin, le dernier livre de Guido Ceronetti publié en français par les Editions Fario – Feuilles dispersées, restaurées –, conviendrait quasiment à tous les livres de cet auteur protéiforme, journaliste-chroniqueur, homme de théâtre, marionnettiste, aphoriste, romancier, poète, traducteur incomparable du grec, du latin et de l’hébreu, «citoyen de Jérusathènes» comme il se définit lui-même. Ce maître dans l’art de raconter des histoires toujours vraies, même si l’imagination leur donne des couleurs, fait partie de ces écrivains de la confession du moi intime et généreux – tels Montaigne, Stendhal ou Proust – qu’il est impossible de dissocier de leur œuvre: il faut l’accompagner dans ses promenades en le lisant. On lui sait gré de nous faire voyager et prendre l’air.

L’unique vérité qui m’éclaire, qui me donne de l’espoir est "Je est un autre…"

Ceronetti a été inventé en français par Cioran, qui fut son ami et fit traduire Le silence du corps en 1983 à Paris; il continua sa route de ce côté-ci des Alpes pendant une vingtaine d’années en publiant plusieurs titres, parmi lesquels Le lorgnon mélancolique (1990), La patience du brûlé (1994), Un voyage en Italie (1996), Albergo Italia (2003). Puis, après un long silence, voilà que nous parvient cet almanach de souvenirs, de pensées et d’émotions, une pièce en plusieurs actes qui a pour personnage principal la ville natale de l’auteur, Turin.

C’est en Toscane, dans la région de Sienne, que nous nous sommes rencontrés, dans un village à l’orée de l’Ombrie où il a posé ses livres, ses crayons et ses pinceaux il y a trente ans. Pour une fois, j’avais avec moi une liste de questions, mais la fougue digressive du solide lettré me coupa l’herbe sous le pied. J’emboîtai volontiers le pas au vétéran journaliste de La Stampa, qui avait son bureau et son lit de camp au grand quotidien de Turin pendant trente ans, et me laissai emporter dans le flot joyeux d’une conversation anarchique. Le livre qu’il a écrit dont il se sent le plus proche? «Ma traduction de l’Ecclésiaste.» Ne serait-il pas un laïque qui aurait le sens du sacré? «Plutôt un religieux aconfessionnel.» Maître dans l’art du fragment, tout chez lui revient à raconter des histoires, à témoigner, homme parmi les hommes: «Comme dans la Bible, où tout est source de poésie, de philosophie, d’histoire, où les personnages abondent…»

Journalisme philosophique

Comme je l’invite à écrire un mot sur une carte postale envoyée à Genève, il s’excuse du temps qu’il met à réfléchir: «Manzoni a mis une journée à écrire ses bons vœux à Verdi!» Ceronetti, qui s’est donné le titre de «Philosophe Inconnu», pourrait bien avoir ouvert la voie et donné ses lettres de noblesse au journalisme philosophique: il observe son époque et le monde avec un regard mi-tendre, mi-courroucé et livre ses confidences au lecteur sur un ton de moraliste bienveillant, avec la modestie aimable et particulière de celui qui donne ses impressions plus que ses opinions. Petit enfer de Turin n’échappe pas au genre de la digression narrative, méditative et anecdotique que l’on retrouve dans la trame du grand récit-reportage ceronettien.

Renconter Ceronetti, lire Ceronetti, c’est entrer dans l’Histoire par le trou de serrure de la mémoire, c’est voyager dans le temps: «Tout était famille obsédante», écrit-il sur la Turin de l’immédiat après-guerre, «fascisme martelé et église, église, église. La chose la plus gaie était le tram. Le cinéma, c’était au compte-goutte, mirage pur et simple durant de longues années: le Borsa dans la rue Roma, l’Itala dans la rue Viotti. Devant les maisons closes, nous nous sentions coupables bien avant de savoir ce qu’on y faisait.»

«Je n’ai pas de racines»

Je cherchai à percer le mystère: «Comment vous définiriez-vous, Guido?» Et voilà que le livre précède sa voix dans la politesse de la confidence: «Je ne suis pas un déraciné: tout simplement, je n’ai pas de racines. Tout simulacre d’enracinement qui n’est ni métaphysique, ni métabiologique, ni métatemporel, je le rejette, je le vomis… L’unique vérité qui m’éclaire, qui me donne de l’espoir est Je est un autre… Je baise ton sol, Jérusathènes.»

Le magnifique portrait de son père – «le Vieux Turinois» – a la légèreté d’un dessin au fusain: «Il y a des vies qui s’achèvent sans rien laisser de morcelé ni de suspendu, sans ouvrir ou figer un désordre, des vies qui sont d’infimes chefs-d’œuvre d’ordre dans le grand dérèglement humain, quelque chose comme, dans un haut-fourneau allumé, un brin d’herbe vert, une dentelle intacte.» Et quelques mots suffisent pour faire entendre les notes adoucies d’un requiem au moment de sa mort: «L’homme est le grand Dérangeur de l’univers. Et s’efforcer de limiter le dérangement du monde est le précepte délicat et bon d’une religion pure, qui paralyse tout doucement le mal humain; il vaut la peine d’être transmis, comme l’a fait le Vieux Turinois.»

Eloge de la Turinoise

Ceronetti est un homme qui aime les femmes et qui en a été aimé, il suffit de regarder la galerie de photographies sur les murs de son bureau: un regard, un sourire de femme ne trompent pas. Il dédie aux femmes de Turin un chapitre plein de tendresse, où la Ville elle-même se révèle Créature féminine, dans son miracle et dans sa grâce ensorcelante; quand elle perd cette précieuse qualité, l’enfer turinois commence.

Il célèbre les Turinoises avec pudeur: «Mariées ou non, ces femmes sont peut-être les plus terrassées par la solitude, et parmi les plus capables de la supporter. Aucune circonstance de la vie ne les trouve dépourvues de méthode ni d’art pour y faire face: c’est là leur force. La fortune ininterrompue de la Salle des Danses, à Turin, repose essentiellement sur leurs solitudes en quête de brèves pauses. La Turinoise est active sans conviction, tout comme elle est élégante sans exhibition. Elle ne regrette – ni n’espère – rien.»

Aujourd’hui, les bâtiments historiques du Lingotto qui abritaient les usines de la FIAT et la bâtisse du Cottolengo, cette institution de charité, sont des vestiges, des sublimes carcasses, tels des monstres marins échoués sur une plage. Leurs ombres nous plongent dans le décor d’un film néoréaliste: «Le soir, les espaces du Lingotto et de l’Hospice des Vieux se superposent et se confondent, deux gigantesques clôtures parcourues par les mêmes existences… L’île Cottolengo résiste avec ses vieux règlements sur la mer d’argent frénétique de la ville névrosée; l’île est gardienne d’un trésor qui s’appelle: l’Argent non comme but. Il arrive de l’extérieur, soutient l’édifice, mais il ne pénètre pas dans les poches, ne dévore pas les entrailles, ne se fait pas payer les services qu’il rend. Dans le salaire des gens du Cottolengo, il y a une lueur de ce qui justifie l’être et préserve la vie d’une horreur sans fin. C’est pourquoi le prodige habite naturellement et continûment dans ce château de misère et de rédemption, où le sublime est une pratique quotidienne.»

Les vies picaresques

«Inutile de la chercher: la ville n’est plus», écrit le philosophe cynique. Pourtant, la mémoire de l’écrivain la rend étrangement vivante. Et il nous livre le secret de sa rédemption: «Les vies picaresques: les meilleures au monde. Il revient à nous de les piocher avec soin dans la corbeille obscure et de scruter, dans leur petite tête triangulaire, l’œil frétillant de l’en-soi qu’elles cachent, paradoxal.» Chez Ceronetti, tout est vie et le picaresque est partout.


Guido Ceronetti, «Petit enfer de Turin», traduit de l’italien par Angela Guidi et Vera Milan-Primevère, Fario, 141 p.


En dates

1927 Naissance à Andezeno, près de Turin.

1967 Commence à publier ses grandes traductions: les Psaumes, le Livre de Job, Catulle, Martial, l’Ecclésiaste, ainsi que ses propres livres qui mêlent sans hiérarchie tous les genres: journal, méditation philosophique, correspondance, récit romanesque, journalisme…

1970 Crée le Théâtre des Sensibles avec sa femme, Erica Tedeschi, dans leur appartement, à Albano Laziale, près de Rome. Ce théâtre sera un théâtre de rue, itinérant; les spectacles-lectures mettront principalement en scène des marionettes.

1972 Entame une collaboration régulière ininterrompue de journaliste reporter, chroniqueur, critique, qui durera plus de trente ans, avec le grand quotidien de Turin, La Stampa.

A partir des années 1980 seront traduits en français une douzaine de ses livres.

1994 Les archives de Ceronetti (manuscrits, lettres, dessins, collages) sont léguées à l’Archivio Prezzolini de la Bibliothèque cantonale de Lugano.

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