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Guillaume Gallienne, 45 ans, a su amadouer un objet précieux: «Le micro change tout, mais tout! Il favorise les graves, donne une rondeur, une profondeur à la voix.»
© Christophe Petit Tesson

Radio

Guillaume Gallienne: «Je réagis à la caresse du texte»

Ses lectures du samedi sur France Inter font le bonheur de centaines de milliers d’auditeurs. L’acteur de la Comédie-Française, inoubliable héros des «Garçons et Guillaume à table», parle du métier de lire. Dix commandements pour que la jouissance soit

Guillaume Gallienne en sa tanière. Ce lundi-là, vous attendez le comédien dans le studio de Radio France où il enregistre, en Maître Goupil de la page, son émission hebdomadaire Ça ne peut pas faire de mal. Chaque samedi, à l’heure du fendant ou du spritz, dans la moiteur de l’été ou dans le cocon de l’hiver, quelque 900 000 (!) auditeurs se laissent embarquer par sa voix. Qu’il lise Antoine Blondin ou Victor Hugo, Jean-Paul Sartre ou ce satané Arnaldur Indridason, vous savourez l’élixir. Le genre d’ivresse qui remet d’aplomb.

Vous avez dit grand-messe littéraire? Pouah! Pas de cette emphase-là. Petit cabotage amoureux convient mieux. «Il y a neuf ans, Philippe Val, alors directeur de France Inter, avait fixé comme objectif à Guillaume de faire plus d’audience sur la tranche de 18h-19h que l’émission de foot de RTL, s’amuse Estelle Gapp, qui veille, avec ses collègues Fanny Leroy et Perrine Malinge, sur la dramaturgie de l’émission. Aujourd’hui, nous oscillons entre la première et la deuxième place.»

Bourdonnements et merveilles

Mais Guillaume débarque, barbe de campagne à la Tourgueniev, l’auteur d’Un nid de gentilhomme. A l’aube, il était l’invité de France Musique. Dans l’oreille, il a encore le chant de la Cenerentola, cette Cendrillon italienne recousue par Gioachino Rossini, qu’il vient de monter à l’Opéra de Paris. Dans l’oreille aussi bourdonnent les premiers lazzis, des critiques saignantes sur les forums, pour sa première mise en scène d’opéra. Dans l’oreille enfin, il y a les vestiges d’un dimanche de finale à Roland-Garros vécue au premier rang de la lice: l’orage de Rafael Nadal, l’ondée de Stan Wawrinka.

Quand vient l’heure du micro, tous ces bruits refluent comme un vol de goélands déroutés. L’acteur découvre le texte qu’Estelle Gapp a préparé, aujourd’hui une adaptation d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Comme à chaque fois, il n’a rien répété. Mais il se lance à la seconde. Hop, hop, il est Alice dévalant la folle pente du terrier du lapin. Devant le micro, ses bras s’ouvrent en ailes, et c’est tout le corps qui plane, transe douce d’émerveillé. Lire, c’est aussi danser.

Parfois, Guillaume freine d’un coup. «Ma voix, est-ce qu’elle n’est pas trop écrasée?» Parfois, il raccommode à vue, quand la phrase menace de s’empâter. Ce lundi matin, il a prévu d’enchaîner quatre heures de lecture, soit trois émissions: Alice d’abord, Porterhouse de l’hilarant Tom Sharpe ensuite, trois rêves de cinéma enfin, ceux d’Elia Kazan, d’Orson Welles et d’Alfred Hitchcock. Entre deux sessions, il parle du métier de lire. Dix commandements pour que la jouissance soit.

Soigner la spontanéité

«Quand Philippe Val m’a proposé cette émission, j’ai beaucoup réfléchi au ton. J’ai écouté France Culture, France Inter. La première délivre un savoir construit, digéré. La seconde se distingue par sa spontanéité. C’est cette qualité que j’ai voulu restituer. Si je découvre le texte comme en direct, l’auditeur le découvrira avec moi. Sinon, ce serait pompeux.»

Plonger comme à la piscine

«Je n’ai aucun don pour l’improvisation. Quand je répète une pièce, je me fie au texte d’abord. Pour la lecture, c’est la même chose: je réagis à la piqûre ou à la caresse du texte, j’essaie d’être dans le présent, je plonge donc. Je n’anticipe rien, je n’ai aucun trac d’ailleurs, pas de rituel non plus, ni à la radio ni au théâtre. Alors oui, j’ai un petit TOC, comme Rafael Nadal quand il sert: avant un spectacle, j’aime me maquiller tout seul, c’est ma façon de couper avec tout le reste.»

Céder à l’empire de la phrase

«Au micro, c’est le mouvement de la phrase qui me fait bouger. Elle agit sur moi. Interpréter n’est pas un acte cérébral, c’est une façon d’être disponible, ici et maintenant comme on dit dans les cours de théâtre.»

Amadouer le micro

«Le micro change tout, mais tout! Il favorise les graves, donne une rondeur, une profondeur à la voix. En neuf ans, la mienne a changé. Elle a gagné en gravité, grâce à l’émission, à cause de la cigarette aussi.»

Ouvrir la boîte à sensations

«Je n’interprète pas à vrai dire, j’incarne. Quand je lis, je suis branché sur ma mémoire inconsciente. Dans Alice au pays des merveilles, il y a ce passage où la petite héroïne fait face à la terrifiante Reine de cœur. Tout à l’heure, je me suis souvenu de la peur que j’avais, enfant, de son image. C’est cette sensation qui m’a permis de trouver sa voix. Un texte réveille des souvenirs. Un visage, une présence, un parfum remontent à la surface et donnent sa couleur à une phrase.»

Saisir à voix haute

«J’ai longtemps cru que Marcel Proust était trop compliqué pour moi. Je n’arrivais pas à entrer dans A la recherche du temps perdu. On m’a demandé de le lire à haute voix et tout a changé. J’ai aimé la phrase, ses variations, ses changements de tonalité, son humour merveilleux. Aujourd’hui, c’est un de mes auteurs préférés.»

Ordonner sa bibliothèque

«Je suis un lecteur compulsif. Je ne lis pas beaucoup, mais ce que je lis, je le lis d’une traite. Si vous voyiez ma table de chevet! Rien à voir avec ma bibliothèque, qui, elle, est très ordonnée. Il y a le théâtre d’un côté, la poésie pas loin, les auteurs en langue étrangère ont leur rayon, la philo a son domaine, les classiques aussi pas loin des auteurs plus faciles. J’adore ranger ma bibliothèque. Très souvent, je m’assieds en face d’elle, je rêve sur les titres, je les passe en revue et j’attends qu’un livre vienne à moi.»

Accepter d’être changé

«Le livre qui a changé mon adolescence, c’est Anna Karénine de Tolstoï. Un peu à cause de l’histoire. Mais surtout parce que j’ai réalisé que j’avais du plaisir à lire, ce qui n’allait pas de soi.»

S’offrir

«Oui, j’offre très souvent des livres. Quand j’étais adolescent, c’était Narcisse et Goldmund, le roman initiatique de Hermann Hesse. Aujourd’hui, c’est Une Saga moscovite, cette œuvre géniale de Vassili Aksionov, plus de 1500 pages. On suit douze personnages et ça se dévore. Il m’arrive aussi d’offrir Les Mains du miracle de Joseph Kessel, l’histoire vraie du docteur Kersten qui se retrouve à soigner Himmler, le chef de la Gestapo. Et puis il y a encore Le Baleinié: dictionnaire des tracas, qui est d’une drôlerie! Lire en riant est un de mes plus grands plaisirs.»

Chasser l’imposteur

«J’ai toujours refusé les cases. Marc Levy, qui est un ami, est décrié parce qu’il vend beaucoup. Mais c’est un merveilleux scénariste. A l’opposé, il y a des écrivains poseurs qui se regardent écrire. Ceux-là, je les évite. Ce que j’apprécie, c’est sentir l’être à travers la plume: l’humour de Lewis Carroll, sa générosité, c’est tellement précieux.»

Epilogue

Dans l’émission qu’il consacre à Antoine Blondin, Guillaume Gallienne lit cet extrait d’interview: «La littérature considérée dans une perspective amicale, qui est à mon avis la seule valable, veut qu’un livre soit une lettre écrite à un ami…» Ainsi parle l’auteur d’Un singe en hiver. Ça ne peut pas faire de mal, c’est exactement ça: l’amour de la lettre considérée dans une perspective amicale.


Dans la fabrique de Guillaume Gallienne

Aux  trousses d’Alfred Hitchcock, Guillaume Gallienne trébuche soudain. Cela fait plus de trois heures qu’il dompte le micro et dans la cabine de régie, Estelle Gapp et Perrine Malinge - qui a écrit le texte sur Hitchcock, Elia Kazan et Orson Welles - ont des sueurs froides. Mais l’acteur remonte en selle et la cavale se poursuit.

Ça ne peut pas faire de mal est une affaire d'équipe. «Guillaume arrive avec des idées d’auteurs et d’œuvres, raconte Estelle Gapp qui forme avec Perrine Malinge et Fanny Leroy son comité de lecture. Nous reprenons la balle au bond et concevons les textes.»

Il faut saisir l’esprit du texte, savoir ce qu’on veut dire, penser surtout au rythme des séquences

Pas simple a priori de ramener Alice au pays des merveilles à une fugue de 50 minutes - durée de l’émission. «Il faut saisir l’esprit du texte, savoir ce qu’on veut dire, penser surtout au rythme des séquences, poursuit Estelle Gapp. C’est bien une semaine de travail. Après, il y a tout le montage, celui de notre réalisateur Xavier Pestuggia et l’habillage sonore, nourri notamment des archives de l’INA.»

Profession de foi

Guillaume Gallienne, lui, délivre le texte sans préliminaires. Le sociétaire de la Comédie-Française a du métier et de l’intuition. Il lui arrive aussi de chercher à vue une porte d’entrée. Dans l’émission sur les trois astres du cinéma américain, il doit lire un échange entre Marguerite Duras et Elia Kazan, au sujet du film America, America. «Je ne peux pas imiter la voix de Marguerite Duras, ce sera nul...»

Alors il forge sa clé. Puis prête bouche au cinéaste américain né à Constantinople d’un père grec: «Je ne suis pas Américain, je ne suis pas Grec, je ne suis pas Turc, je suis citoyen du monde...» Guillaume Gallienne dit ça sans trémolo. Ligne pure. Fracture intime. Dans la coque du studio, l’acteur aux racines russes épouse cette profession de foi. Lire, c'est aussi se rencontrer.


«Ça ne peut pas faire de mal», chaque samedi sur France Inter entre 18h et 19h.


En trois chiffres

Auditeurs: 900 000 en moyenne, ce qui fait de «Ça ne peut pas faire de mal» la première ou deuxième émission nationale du week-end. 

Téléchargements: 250 000 par mois.

Nombre d'émissions: 336 depuis 2009.

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