A sa descente de l’avion, le 6 janvier, Guillaume Othenin-Girard a aussitôt été happé par une équipe de soignants portant des combinaisons blanches et des visières. Après avoir pris sa température, ils l’ont averti qu’un dangereux nouveau virus circulait en Chine.

Le jeune architecte, qui débarquait à Hongkong pour endosser un poste de professeur assistant à l’Université de Hongkong, a immédiatement été saisi par le contraste entre cette cité remplie de gens masqués qui se terraient chez eux et la ville en pleine révolte estudiantine qu’il avait connue lors de son dernier séjour, six mois plus tôt.

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Le virus comme forme sensible du parti communiste

«La masse humaine qui occupait les rues l’été dernier était désormais confinée, raconte le Lausannois de 34 ans. Le virus devenait une métaphore physique du risque posé par le Parti communiste chinois chez certains Hongkongais.»

Fasciné par le statut d’enclave politique et géographique du petit territoire, Guillaume Othenin-Girard n’en est pas moins un amateur de grands horizons. Les étapes de sa vie se lisent comme un atlas richement illustré. Il y a eu New York tout d’abord, pour assister aux cours de l’université Cooper Union. «J’y ai appris à me délivrer des carcans helvétiques et à oser entreprendre», raconte-t-il.

Suivent deux années de pérégrinations qui le mèneront dans la campagne japonaise pour pratiquer le kendo, un art martial auquel il s’adonne depuis l’âge de 16 ans, en Chine, en Mongolie et finalement à Istanbul, pour y effectuer un semestre d’études à l’Université technique d’Istanbul. Entre deux séjours, il passe six mois à se former chez un charpentier, à Cheseaux (VD). «J’avais besoin de penser avec les mains», confie-t-il.

De retour sur les bancs de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), il obtient son master d’architecture en 2012. Au sortir de ses études, le professeur Dieter Dietz lui propose d’enseigner aux élèves de première année de l’EPFL. En 2014, il rejoint le studio Tom Emerson de l’EPFZ et cofonde en parallèle le collectif TEN à Zurich.

De ces expériences, il tire une certitude: «Je cherche à concevoir une architecture accessible au plus grand nombre, à démystifier la complexité liée à l’acte de bâtir, revendiquant le lien entre celui qui dessine et celui qui construit», détaille-t-il.

Ses projets sont empreints de cette philosophie. En 2018, il mène 14 apprentis architectes de l’EPFZ à Lima, au Pérou, pour collaborer avec des étudiants locaux à la création d’un pavillon pour les archéologues sur le site précolombien de Pachacamac. Particularité de cette structure aérienne, construite à l’aide de matériaux locaux: les passants peuvent observer les fouilles qui s’y déroulent en direct. Le projet a remporté le Prix du projet d’architecture de l’année 2019, lors des Dezeen Awards.

Une escale à Hongkong, sur le chemin de l’Australie, lui permettra de décrocher le poste qu’il a investi début 2020. Dès le départ, il doit enseigner à distance, par l’entremise de la Toile. Mais cela ne l’empêche pas de penser la ville, fasciné par la densité qui prévaut dans cette forêt de gratte-ciels inscrite dans un territoire dont seuls 30% sont bâtis, laissant le reste à la jungle.

«Hongkong est une ville qui n’a que la promiscuité, à la fois comme contrainte et comme solution, s’émerveille-t-il. Malgré cela, les habitants sont passés maîtres dans l’art d’occuper la rue, de flouter les frontières entre les notions d’intérieur et d’extérieur.»

Il cite Mei Foo Sun Chuen, une cité de 99 tours construites entre 1965 et 1978 sur des terres reprises à la mer. Chaque immeuble comprend un étage avec un podium commun, sorte d’espace public suspendu qui favorise le lien social. Le complexe héberge également des supermarchés, des cinémas, des parcs et même une station de métro, autant de lieux de vie communs.

L'héritage incertain de la pandémie 

Mais avec l’avènement du Covid-19, ce lieu s’est transformé en enclave. «Plus personne ne fréquente les espaces communs désormais perçus comme un danger, comme une source potentielle d’infection», glisse-t-il. Lorsque le gouvernement a voulu transformer un ancien village en face de Mei Foo Sun Chuen en centre de quarantaine, ses habitants sont descendus dans la rue pour protester.

Il craint désormais que les aménagements provoqués par le virus ne deviennent permanents. «Nous avons pris l’habitude de socialiser, d’étudier et de travailler en ligne: il y aura moins besoin de salles de classe ou de bureaux à l’avenir si cela perdure», note l’architecte.

Et d’insister: «Une fois qu’un changement s’impose dans le bâti, il est très dur de revenir en arrière. Certaines des barrières érigées par le Covid-19 vont demeurer.» Dans les restaurants et les fitness, des panneaux en contreplaqué séparent déjà les clients. Certains bureaux ont introduit des équipes A et B qui fréquentent le lieu en alternance.

Mais il constate le maintien de poches d’espace public qui permettent de «tisser des liens invisibles» entre les citoyens, à l’image du Instagram Pier, une jetée qui s’élance dans la baie de Hongkong depuis une zone de chargement de fret. Chaque après-midi, elle est investie par des coureurs et des photographes amateurs. Le soir, elle héberge des fêtes improvisées.

«Il s’agit d’un lieu privé que les Hongkongais se sont réapproprié, le transformant en espace de respiration au milieu de la ville», sourit le Lausannois en sirotant un thé froid sur la jetée, les pieds dans le vide.


Guillaume Othenin-Girard en cinq dates

1986 Naissance à Lausanne.

2012 Master en architecture de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

2015 Fondation du collectif de design TEN à Zurich.

2019 Il remporte le Prix du projet d’architecture de l’année, remis par la revue londonienne «Dezeen».

2020 Il obtient un poste de professeur assistant à la Faculté d’architecture de l’Université de Hongkong.