Histoire

Guillaume Tell, un héros dans l’impasse

A Genève, notre symbole national donne son nom à un cul-de-sac. Une affaire rocambolesque qui remonte à 1834

Genève a une rue Guillaume-Tell. Le fait n’est pas étonnant sauf qu’elle est la seule en Suisse romande. Lausanne, Neuchâtel ou Fribourg n’en ont pas, on peut se demander pourquoi. Ce qui frappe surtout, c’est son humilité. Etroite et courte, 100 mètres pas plus, elle est quasi borgne, avec une seule entrée d’immeuble et un bon restaurant, Le Bistrot de Charlotte, à une extrémité, un trottoir fermé de l’autre. Aucune vitrine à lécher. C’est une impasse qui sert à entreposer les poubelles et les marchandises des locaux commerciaux traversants ou à parquer des voitures. Une rue grise sans rien où attacher son cadenas patriotique. Une rue sans joie qui n’a sans doute jamais vu un premier baiser, sauf peut-être au frais de la terrasse de chez Charlotte, l’été. Les touristes curieux se demandent qui était ce Guillaume Tell pour patronner pareil endroit.

Toutes les villes ont des rues ratées, des rues délaissées ou des rues qui ont mal tourné. Mais elles ne portent pas le nom d’un héros. A Genève, les grands notables ont un boulevard mais Guillaume Tell un cul-de-sac. Comment est-ce arrivé?

Citoyen américain

Dans les premières décennies du XIXe siècle, la ville industrieuse du bout du lac a connu un vaste remembrement. La rive droite du lac a été entièrement redessinée pour donner naissance à des quais gagnés sur l’eau. Il s’agissait d’enjoliver l’arrivée à Genève par le bateau à vapeur qui amenait son plein de touristes. Le premier de ces bateaux, le Guillaume Tell, avait été lancé en 1823 par Edward Church, un citoyen américain résidant à Genève.

Dès 1819, Dufour s’était plaint devant le parlement de la laideur des rives genevoises: «En arrivant, par le lac, dans notre ville, en voyant les choses dans l’état où elles sont et en pensant à ce qu’elles pourraient être, on ose à peine avouer qu’on est Genevois.» En 1827, il avait rédigé un projet de quartier modèle empiétant sur le lac et, allié à James Fazy, il avait fondé la Société des Bergues pour construire 25 immeubles locatifs de six étages ainsi qu’un hôtel. En 1834, c’était fait. Quelque huit cents personnes pouvaient emménager dans cette Belle Genève qui entrait dans le circuit prestigieux du Grand Tour de la société fortunée internationale. Mais sous quelle adresse?

Objections

Le Conseil municipal se pencha sur la question. Le 27 août 1834, le syndic Fatio soumit au Conseil d’Etat des noms pour les rues et places nouvellement livrées à la circulation et l’habitation. Mais des objections furent présentées contre l’idée de donner des noms de personnes ayant joué un rôle dans l’histoire de Genève. La ville était dans les fièvres de sa modernisation politique et culturelle. Les noms de personnes risquaient de soulever d’impitoyables hostilités. Les propositions furent donc renvoyées à une commission formée par le Conseil d’Etat. Celle-ci rendit ses conclusions et, le 29 septembre, le gouvernement arrêta les dénominations suivantes: quai des Bergues, place du Quai-des-Bergues, rue du Rempart, rue Kléberg, rue du Pont-des-Bergues, rue de la Place-du-Quai-des-Bergues et rue du Passage.

Le Conseil municipal se mit en colère. Il déclara dans sa séance du 14 octobre 1834 qu’il n’aimait pas les noms choisis par le Conseil d’Etat et qu’il les refusait: ils étaient source de confusion et manquaient décidément d’imagination: une rue de la Place-du-Quai-des-Bergues, qui s’y retrouverait! La semaine suivante, les conseillers de la Ville proposèrent des formules plus qualifiées, une rue de l’Hôtel, une rue des Platanes, etc., tout objet digne à leurs yeux d’un baptême municipal. Refus
du gouvernement. L’affaire fut renvoyée en
commission.

Bataille de noms

En 1834, le Conseil municipal n’était pas un organe électif. Il était composé de quatre membres du Conseil d’Etat et de quatre conseillers municipaux nommés par lui. Mais le gouvernement était obligé de tenir compte de l’avis des Genevois, orphelins de leur ancien régime municipal aboli par la Restauration en 1815. Les pro-municipaux étaient d’autant plus sourcilleux que les communes rurales, elles, acquéraient progressivement leur autonomie. Un projet de loi d’autonomie pour la Ville était à l’agenda du Conseil représentatif (cantonal) pour la fin de l’année.

La bataille des noms intervenait donc dans un méchant conflit institutionnel entre Ville et canton. Elle se termina grâce à une arme suisse. Appelé à donner son avis, le premier syndic Jean-Jacques Rigaud, tenu pour prudent et sage, proposa que la venelle reliant la rue Rousseau à la place des Bergues fût appelée Guillaume-Tell et sa perpendiculaire Arnold-Winkelried. Genève était depuis moins de vingt ans dans la Confédération helvétique. Ces noms-là étaient inattaquables. Du moins publiquement.

Rive droite

A eux trois, Rousseau, Guillaume Tell et Arnold Winkelried ont encadré la nouvelle Genève sur la rive droite du Rhône. Le premier était l’idole de l’ingénieur Dufour et des Genevois qui préparaient leur révolution. Les deux autres, encore inconnus des gens du cru, étaient des prête-noms inoffensifs dans une querelle de légitimité.

Peu importait alors que la rue Guillaume-Tell fût morne: il n’y avait pas de honte à loger là une figure étrangère à la légende genevoise, même si sa renommée, depuis la Révolution française, avait fait le tour du monde. La sensation était le quai, la place et le pont des Bergues, avec son Rousseau sur l’ancienne île des Barques. Il n’y en avait que pour les Bergues. Ce mot-là, d’ailleurs, était une déformation du nom de Jean Kleberg, que les Genevois prononçaient Klébergues.

Kleberg était un Allemand de Lyon, venu à Genève vers 1520. Il avait acquis des terrains sur la rive droite du Rhône et s’était fait connaître par des dons généreux aux hôpitaux. Il eut droit à une rue et à une place dans le quartier neuf. Personne, ni dans la ville basse ni dans la ville haute, n’objecta.

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