Sans option stylistique figée, la musique d'Ahmad Mansour est cette rose des vents qui fait perdre la boussole aux fadas de l'étiquetage. Un nouveau disque, le septième, reprend ce credo, avec l'intention déclarée de le susurrer à toutes les oreilles. Apples and Oranges ne révolutionne rien. Certains le lui reprocheront. Son propos est ailleurs, dans une volonté de redonner aux sons de la tribu un peu de leur rayonnement visuel. Un retour de l'image dans le champ acoustique. Le guitariste parle sans démagogie de son rejeton tout frais, via l'évocation de quelques collègues (ré)édités qui en dit autant sur le commentateur que sur les commentés.

Bill Frisell: «Blues Dream» (Nonesuch/Warner)

Ahmad Mansour: Cela a été l'une de mes toutes grandes influences. Probablement parce que j'aime la musique imagée, le jazz qui a le sens de l'évocation. C'est celui-là qui touche le plus les gens, et j'aime toucher le public. Je crois que plus on sort de la musique, plus on a de chances d'y arriver. Je suis plus inspiré aujourd'hui par d'autres formes d'art, par de l'extra-musical. C'est sans doute ce qui m'a plu chez Frisell, dès le début.

Billy Bauer: «Plectrist» (Verve/Universal)

Une grande révélation. Deux choses m'ont particulièrement impressionné: la modernité de son jeu et l'absence totale d'esbroufe. Il fait partie de ces gens qui sont capables de faire de la musique pure. Il y est aidé par la section rythmique, qui est là pour soutenir le musicien – avec un swing, une simplicité! Tout le monde rêve d'une section rythmique pareille. En Europe, elles ont un peu honte d'être au service du soliste. Il ne s'agit pas de cesser d'interagir, mais de faire passer l'interaction juste après le soutien. Je peux écouter ça sans arrêt, c'est intemporel: je ne vois pas de différence entre ça et Frisell.

Samedi Culturel: La tradition, c'est incontournable?

Je ne pense pas, comme Wynton Marsalis, qu'il faille tout étudier et remonter à 1915. Je ne suis pas un dictionnaire musical, je n'ai pas retranscrit chaque note de mes prédécesseurs. Cela dit, il est très important de se laisser émerveiller par le passé, d'avoir des musiciens phares.

Il y a les influences, mais aussi le ras-le-bol des influences, non?

Quand on se sent un peu plus en sécurité avec ce qu'on fait, on aime prendre des risques.

A commencer par celui de tourner le dos à ses mentors, ou du moins s'en donner l'illusion. Mais le risque pour le risque, l'innovation trop consciente d'elle-même, ça ne m'a jamais intéressé. Les meilleurs musiciens d'avant-garde ne sont pas ceux qui s'autodécernent cette épithète.

Pat Metheny: «Trio 99-00» (Warner)

Pour moi, il fait partie des intouchables, des montagnes. Tellement de musiciens se sont nourris de son jeu! Mais je ne peux pas dire que je l'écoute en ce moment. Il est un peu devenu la caricature de lui-même: techniquement hallucinant, avec un son clinique, sans vie. Ce disque est pourtant une bonne surprise. Je l'ai écouté avec plaisir. On y retrouve ce qui manque à beaucoup: le sens de la résolution. Partir, créer une tension invraisemblable, et puis retomber sur la mélodie. Sans quoi la musique se fige très vite. Il faut qu'il y ait le beau temps après la pluie.

Jim Hall: «Grand Slam» (Telarc/Musikvertrieb)

Un musicien qui n'est pas du tout scolaire. J'ai étudié une semaine avec lui: il nous a fait faire des choses qui m'ont déconcerté sur le moment, puis qui se sont déposées en moi, plus profondément que des cours techniques. C'est quelqu'un qui ne paie pas de mine, comme s'il avait concentré toute sa beauté à l'intérieur de lui. Et dans un son qui, comme ici, est beau de bout en bout.

Ahmad Mansour: «Apples and Oranges» (Resonant Music/Disques Office).

Un disque que l'on enregistre soi-même s'accompagne d'un monde d'images et de souvenirs: quelle est la sensation qui vous vient immédiatement à l'esprit pour le petit dernier?

La spontanéité. Faire un disque de jazz est de toute façon une expérience assez particulière: on a peu de temps, et au fond on ne voudrait pas en avoir plus. Tous mes disques ont été faits en deux ou trois jours, et il y a rarement les bidouillages qui sont la norme dans d'autres musiques. Chaque fois que je l'ai fait, je l'ai regretté. Il y a beaucoup de choses que l'on aurait pu mieux faire, mais au détriment de la spontanéité qui est quelque chose de vital pour le jazz. Il faut apprendre à vivre avec l'imperfection. Là, à part Terje Gewelt, je ne connaissais pas les musiciens. On est arrivés au studio,

et le lendemain on enregistrait.

La fraîcheur de la première rencontre?

J'y crois beaucoup. Comme à la primauté du son. C'est lui qui m'oriente vers un type de compositions et d'énergie. Dans mon dernier disque, il y a du country. Ça vient du son très clair que j'ai actuellement et qui s'adapte à ça. Ou qui l'appelle.

Ahmad Mansour sera en concert au Chat noir (tél. 022/343 49 98) à Carouge (GE)

le jeudi 15 mars et au Cully Jazz Festival (festival off) le samedi 24 mars au café Fédéral.