Après avoir passé une quinzaine d’années à réaliser des courts métrages pour la plupart expérimentaux, Gus Van Sant a tourné son premier long au milieu des années 1980. Il a depuis toujours œuvré dans les marges des cinémas hollywoodien et indépendant, alternant films de commande et œuvres écrites par ses soins. Au sein de sa filmographie émergent notamment une «trilogie de Portland» (Mala Noche, Drugstore Cowboy et My Own Private Idaho, 1985-1991) et une «trilogie de la mort» (Gerry, Elephant et Last Days, 2002-2005). Son dix-septième long métrage, Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot, sur lequel il a commencé à travailler en 1996, s’inscrit en quelque sorte à la jonction de ces deux trilogies.

L’Américain a commencé à travailler sur ce projet du vivant de John Callahan (1951-2010). Adapté de l’autobiographie éponyme de ce dessinateur de Portland devenu tétraplégique à la suite d'un accident de voiture clôturant tragiquement une énième nuit de picole intense, le film raconte comment cet homme «qui n’ira pas très loin à pied» va tenter de se reconstruire. En s’inscrivant aux Alcooliques anonymes, où il rencontrera un buveur repenti, Donnie, devenu une sorte de messie guidant ses apôtres vers l’eau et la lumière, et en pratiquant un humour noir et cynique qui lui ouvrira les portes de plusieurs journaux tout en divisant ses lecteurs.

Récit morcelé

Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot pourrait être un prolongement de la «trilogie de Portland» puisque la ville de l’Oregon et ses habitants y sont des éléments narratifs. Quant à la mort, elle est constamment présente, tant dans le caractère d’abord autodestructeur de Callahan – qui évoque le personnage central de Last Days, inspiré du chanteur suicidé Kurt Cobain – qu’à travers Donnie et sa dimension christique.

On pourrait ensuite, pour rester dans une analyse purement auteuriste du film, s’amuser à lister tout ce qui en fait un long métrage «vansantien», comme un attrait pour les marginaux et les amours contrariées, mais également pour les histoires édifiantes. On relèvera aussi la présence dans des rôles secondaires de Kim Gordon (Sonic Youth) et Beth Ditto (Gossip), comme si le cinéaste, grand amateur de rock, cherchait à faire le lien entre deux générations de musiciennes.

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Mais est-ce qu’un film qui s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de son auteur est forcément réussi? Evidemment non. Ce long métrage qui suit le plus gros échec critique de son auteur (The Sea of Trees) a ainsi quelque chose de bancal et d’artificiel dans sa manière de morceler son récit en juxtaposant plusieurs temporalités. En outre, on ne parvient guère à s’accrocher à Callahan, que Joaquin Phoenix interprète avec une sorte de distance compassée. Donnie (campé par un Jonah Hill métamorphosé) et Annu (Rooney Mara), une jeune femme qui s’est trouvé pour vocation de rendre visite à des personnes hospitalisées, sont des figures autrement plus intéressantes.

Louables intentions

Le cinéma de Gus Van Sant peut être profondément émouvant, qu’il suive l’illumination d’un surdoué (Will Hunting), raconte le combat d’un militant et politicien gay (Harvey Milk) ou mette en scène une romance adolescente destinée à finir en tragédie (Restless). Il peut être aussi radicalement déroutant dans sa manière de tordre la narration et de déjouer les attentes (la «trilogie de la mort», inépuisable). Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot n’est malheureusement ni l’un ni l’autre. S’il n’est pas à proprement parler raté, le film souffre d’une sorte de flottement entre ce qu’il nous montre et nos émotions de spectateur, malgré ses louables intentions autour de la résilience et du pardon.


Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot, de Gus Van Sant (Etats-Unis, 2018), avec Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Rooney Mara, Jack Black, Beth Ditto, Kim Gordon, Udo Kier. 1h53.