Cinéma

Gus Van Sant: «Je ne fais pas de différence entre le cinéma indépendant et Hollywood»

Le réalisateur américain est de passage à Lausanne à l’occasion d’une exposition et d’une rétrospective que lui consacrent le Musée de l’Elysée et la Cinémathèque suisse. Rencontre avec un artiste précieux qui pèse ses mots

Gus Van Sant le dit lui-même: «Les expositions sont quelque chose d’étrange, car normalement on ne mettrait pas toutes ces choses éparses dans un même endroit.» L'exposition en question, c'est celle qu'ont coproduite les Cinémathèques française et suisse, et que propose dès ce mercredi le Musée de l'Elysée. Un accrochage en forme d'immersion dans l'univers foisonnant d'un réalisateur atypique, en ce sens que, à la suite de ses débuts dans le cinéma indépendant et de films comme Mala Noche (1986), Drugstore Cowboy (1989) ou My Own Private Idaho (1991), il a plus tard goûté au succès en signant des longs métrages plus commerciaux, sans pour autant renoncer à ses ambitions esthétiques.

Après Will Hunting (1997) et A la rencontre de Forrester (1999), qui l'ont fait connaître d'un public plus large, Gus Van Sant sidérait ensuite avec Gerry (2002), Elephant (2003) et Last Days (2005), trois longs métrages formellement et narrativement ambitieux, qui formeront une «trilogie de la mort», abordant notamment la tuerie du lycée de Columbine et le suicide de Kurt Cobain, chanteur de Nirvana. Rencontre avec un cinéaste timide parlant finalement aussi peu que ses films d'une extraordinaire densité, à l'image encore de l'émouvant biopic Harvey Milk (2008) ou de la méconnue tragédie adolescente Restless (2011).

1. Photographie

«J’aime beaucoup la photographie et je possède bien quelques livres sur le sujet, comme Les Américains de Robert Frank ou le Guide de William Eggleston, mais je ne pense pas avoir été influencé par ce médium dans ma pratique de cinéaste. J'ai commencé par faire de la peinture, de la photographie et du cinéma en amateur, et très rapidement ce sont mes courts métrages qui ont eu du succès.

Les photos que vous pouvez voir dans l’exposition présentée au Musée de l'Elysée sont des souvenirs de rencontres que j’ai eues avec les gens; dès mes débuts, réaliser des portraits à l'aide d'un appareil Polaroïd a été un moyen de pouvoir comparer les photos au moment des castings, en les posant sur une table. Cela avait un but, elles n’étaient pas prises avec l’idée de durer, bien que que j'en aie tiré des négatifs.»

2. Cinéma

«Dans ma jeunesse, c'est le cinéma expérimental qui m'intéressait, et notamment la scène new-yorkaise, qui était essentiellement composée de peintres faisant des films. Je vivais à cette époque juste en dehors de New York, et j'allais voir leurs travaux au MoMA ou à l'Anthology Film Archives. J’avais acheté une caméra 8 mm, et mes premières expérimentations consistaient à dessiner sur la pellicule ou à la gratter. Je n’étais pas intéressé par la narration, sur laquelle je ne me suis véritablement penché que lorsque j’ai rejoint la Rhode Island School of Design, qui proposait à la fois un cursus en peinture et en cinéma.

Alors que je venais d'y entrer, en 1971, ils ont créé un tout nouveau département cinéma et vidéo, et soudain, il y avait à notre disposition un incroyable studio, une magnifique salle de projection et des équipements de montage. C'est comme cela que j’ai véritablement commencé à faire du cinéma.»

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3. Hollywood

«Prête à tout (1995) est mon cinquième long métrage et le premier que je n’ai pas écrit moi-même. Il s'agit d'une adaptation d'un roman de Joyce Maynard par Buck Henry, qui avait signé le scénario du Lauréat, avec Dustin Hoffman; c'est pour cela, je pense, qu'on retrouve dans ce film quelque chose du Hollywood des années 1960. Lorsque vous réalisez un film que vous avez écrit, vous vous sentez libre de changer certaines idées de départ; dans le cas contraire, vous avez l'impression de rendre un service à une autre entité. Will Hunting (1997) a ensuite été produit par Miramax et non par une société hollywoodienne. Il a été fait comme un film indépendant, et c'est devenu le plus grand succès de leur histoire. Mais de mon côté, je ne fais pas de différence entre le cinéma indépendant et Hollywood, car toutes les compagnies de production ont, au final, un patron.

Cela dit, il est vrai que dans le cas de Hollywood, les temps ont changé. Les films dramatiques, qui jadis étaient au cœur de l'industrie, ne rapportent plus assez d'argent et sont plus difficiles à financer qu'il y a une vingtaine d'années. Les studios se sont rendu compte qu'ils pouvaient gagner beaucoup plus avec des films d'action; d'autres genres, comme la comédie et l'horreur, sont également extrêmement rentables. Durant les années 1970 et jusque peut-être dans les années 1990, les effets spéciaux étaient difficiles à réaliser. C'est pour cela, je pense, que l'action a depuis supplanté le drame.»

4. Remake

«Lorsque j'ai refait plan par plan le Psychose d'Alfred Hitchcock, l'envie première était de réaliser un anti-remake. A Hollywood, la notion de remake consiste à reprendre non pas un film mais un scénario. Et le plus souvent, l'idée est d’en changer le dénouement pour le rendre léger, car dans les films plus anciens, les fins étaient souvent sombres. Mon Psycho (1998) consistait ainsi à ne pas uniquement reprendre un scénario, mais également toutes les autres contributions artistiques.

La seconde idée était de proposer quelque chose que le public connaît déjà, quelque chose de rassurant, mais d'offrir des prestations d’autres acteurs, comme cela se fait au théâtre, par exemple lorsque vous allez voir Hamlet joué par Jack Nicholson. Dans mon Psycho, je proposais ainsi Vince Vaughn et Anne Heche à la place des acteurs originels. Je pensais que si cet anti-remake fonctionnait, Hollywood allait peut-être aimer cette idée; mais le film n’a pas rapporté d’argent et il n’y en a eu aucun autre dans ce genre. Reste que je continue à aimer l’idée de l’appropriation d’une œuvre d’art, comme Marcel Duchamp a pu le faire.»

5. Cannes

«La Palme d'or reçue au Festival de Cannes pour Elephant (2003) a été comme un gros cadeau de Noël, mais elle ne m'a pas aidé à trouver plus facilement de financement pour mes films suivants. J'aurais peut-être pu essayer de demander plus d'argent, mais j’ai préféré continuer sur la même voie, et tant Last Days (2005) que Paranoid Park (2007) ont été réalisés avec le même budget, modeste, qu'Elephant.

A Cannes, Elephant avait divisé la critique, mais d'une manière positive: les journalistes avaient envie de se battre pour défendre leur point de vue. C'est peut-être pour cela, il y a deux ans, que certains ont été si vicieux après la projection de Nos souvenirs. J'avais déjà eu des critiques négatives, par exemple avec Even Cowgirls Get the Blues (1993), mais jamais à ce point. 

C'est arrivé à bien d'autres réalisateurs, et de toute manière, la critique est un monde hors de contrôle. Je ne lis que celles publiées durant les festivals où je présente mes films, puis celles du New York Times. Andy Warhol disait qu’il ne faut pas se focaliser sur ce qui est dit dans un article, mais sur sa taille, que c’est mieux d’avoir cinq pages négatives plutôt qu’une demi-page positive: je crois bien qu’il a raison.»


Exposition 

Créée l'an dernier à la Cinémathèque française, l'exposition qu'accueille le Musée de l'Elysée contourne parfaitement l'écueil consistant à figer – même si de nombreux extraits de films et clips sont présentés – le travail d'un artiste s'employant essentiellement à mettre les images en mouvement.

Alors que Gus Van Sant est, pour beaucoup, ce cinéaste insaisissable qui, au-delà d'une œuvre s'intéressant majoritairement aux marginaux, est capable de passer d'un film kaléidoscopique racontant la nuit d'errance d'un jeune skater (Paranoid Park, 2007) à un biopic plus conventionnel consacré à un militant et politicien gay (Harvey Milk, 2008), cette exposition présentant des photographies, œuvres picturales et documents majoritairement issus de la collection personnelle de l'Américain parvient magnifiquement à mettre en exergue la cohérence d'une œuvre traversée par de grandes influences (le rock, la Beat Generation) et quelques thématiques fortes (la jeunesse, la mort).

On y entre en se demandant bien ce qu'on va apprendre, on en ressort avec cette certitude: Gus Van Sant appartient à cette espèce que Martin Scorsese a un jour appelée «les contrebandiers», soit ces réalisateurs capables – qu'ils travaillent dans le cinéma indépendant ou frayent avec Hollywood – de toujours exprimer en sous-texte leurs préoccupations profondes.


Exposition

Musée de l'Elysée, Lausanne, du 25 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Rétrospective

Cinémathèque suisse, Lausanne, du 1er novembre au 21 décembre. Mercredi 25 octobre à 20h30, cinéma Capitole, projection en présence du réalisateur de «Drugstore Cowboy» (1989).

Masterclass

Ecole cantonale d'art de Lausanne, Renens, mercredi 25 octobre à 18h. Entrée libre.

Catalogue

«Gus Van Sant – Icônes», construit autour d'un entretien réalisé par Matthieu Orléan, Actes Sud/Cinémathèque suisse/Musée de l'Elysée, 208 p.

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