Expositions

Gustave Courbet, une soif de liberté inextinguible

Le maître français trouve refuge en Suisse en 1873. Il y meurt en 1877. Le Musée Rath à Genève éclaire ses années d’exil. Auteur d’un livre marquant sur la période, l’écrivain David Bosc a visité l’exposition

Gustave Courbet, un bonheur suisse

Funèbre, l’exil du peintre en Suisse, comme le suggère une exposition à Genève? Et si cette période avait été, au contraire, féconde et heureuse?

Comment résister à la tentation? Il y a un an, l’écrivain David Bosc retraçait les années suisses de Gustave Courbet. Il titrait son récit La Claire Fontaine* (lire LT du 24.08.2013). Il montrait l’artiste dans la splendeur de son exil, avide de baignades, d’escapades à travers le pays, de rencontres avec l’habitant. Cet automne, deux expositions éclairent l’œuvre du peintre, l’une à la Fondation Beyeler à Riehen, l’autre au Musée Rath à Genève (lire LT du 06.09.2014). A l’invitation du Temps, David Bosc s’est immergé dans cette dernière. Il en conteste la tonalité, le parti pris de lecture. Son Courbet est tout autre.

Six mille six cent quatre-vingt-sept kilomètres. C’est la distance qui nous séparait du Grand Panorama des Alpes de Gustave Courbet, dont nous ne connaissions, pour la plupart, que des reproductions. Voici qu’il a enfin accompli le voyage à rebours, de Cleveland, Ohio, jusqu’à Genève. Son séjour ne va durer que quelques mois, il est vrai, mais ça n’est pas rien d’être mis en présence d’une telle œuvre. Il me semble, pour reprendre les mots d’André Breton à propos de la femme, qu’elle est une «promesse qui subsiste après avoir été tenue». Battements de mains, également, pour l’acquisition par le Musée Rath de cet autre tableau sur le même sujet, le Panorama des Alpes de 1876. Nous aurons avec lui un long compagnonnage: la conversation n’est pas près de finir.

Pour autant, l’exposition Gustave Courbet, les années suisses célèbre-t-elle le retour d’un fils prodigue? Non, et pas même celui d’un vieil ami. C’est quelque chose comme un inventaire de succession et l’on se prend parfois, au fil des salles, à claquer des dents. Chacun a connu la tristesse de ce moment où la maison d’un mort est investie, fouillée, inventoriée, mais il y a pire, et c’est lorsque l’on sent que les gens qui sont là, qui déballent, inspectent, notent au registre, évaluent, supputent leur part dans l’héritage, n’ont guère d’affection pour le défunt. Oh, ce ne fut pas le cas de Courbet, dans les premiers jours de janvier 1878 – ses amis, ses parents, ses familiers, débordaient de chagrin, de ferveur aussi –, mais ça l’est peut-être aujourd’hui, à Genève, sous le froid cartonnage d’un catalogue. On y examine les affaires du mort, le nez pincé et le cœur en veilleuse. La masse de documents nouveaux et le travail d’enquête que l’on doit à Pierre Chessex sont d’un grand intérêt. Mais ce qui importe avec l’Histoire, avec la biographie, c’est ce que nous faisons de ce que nous savons. Or voici, pour le moins, une exposition qui accumule les insinuations, les blâmes et les leçons de morale.

La salle consacrée à la Commune de Paris fait aussi peu battre le cœur qu’un symposium de philatélie. On évoque «un engagement mal maîtrisé dans les événements de 1871». Y aurait-il une autre façon de se jeter dans une révolution? Comme dans l’amour, on s’y débarrasse en premier lieu du souci bien égoïste de tout maîtriser, on oublie la jauge des risques et des profits, les perspectives de carrières et le maintien de sa réputation. Le témoignage de Courbet sur la «joie révolutionnaire», sur le grand bonheur que gagne l’homme à décider enfin de «se gouverner soi-même», il ne paraît pas qu’on soit prêt à l’entendre.

Stratégie, système, marketing, ces mots-là reviennent sans arrêt au fil du catalogue. Ainsi: «Pour fondées qu’elles soient, ces craintes et ces plaintes communes aux écrits des exilés, constituent également une stratégie pour obtenir une amnistie, susciter la clémence des autorités», écrit Laurence Madeline. (Comment des craintes pourraient-elles constituer une stratégie? Je me réjouis d’être incapable de le comprendre.) Puis on cite un ami, Etienne Baudry, qui suggère à Courbet d’écrire une lettre intime pour apitoyer les pouvoirs parisiens, et on laisse entendre qu’il s’est empressé de le faire… Au vrai, je préfère les attaques féroces de Maxime Du Camp, parce qu’il donne au moins un peu de chair et de sang à sa haine de Courbet.

«La liste des meubles et des effets de Courbet révèle une installation confortable, bien éloignée de la description misérabiliste qu’en livre le Dr Paul Collin qui a assisté aux derniers jours du peintre.» N’est-ce pas la même attitude qui porte à s’intéresser, sourire en coin et hochant du menton, aux fausses prothèses des Tziganes, et à leurs Mercedes, au lieu de s’interroger sur ce qui détermine leur position dans notre société? J’ajouterai que le témoignage du Dr Collin est empreint d’humanité, de retenue, sans pathétique inutile. «Avec force descriptions médicales qui tirent les larmes», dites-vous? mais c’était son métier, il soignait les corps. Et s’il n’a sans doute pas écrit pour faire pleurer dans les chaumières, il n’était pas non plus jobard au point d’avoir fait de ses larmes une chose indécente.

«Pèse sur Courbet le lourd soupçon de n’avoir peint que pour payer sa dette.» Et quand bien même? N’est-il pas réjouissant de le voir se défendre, redoubler d’énergie, de courage? Dans la salle qui regroupe une grosse demi-douzaine de Château de Chillon, d’un mauvais goût parfait, je crois qu’il faut rire, rire avec Courbet, qui faisait alors pour les bourgeois de trois cantons des peintures «à la tête du client». Et c’est drôle, en effet, même si ça n’est pas flatteur.

A-t-on davantage de clémence pour les grandes œuvres de cette période? Guère. A propos du Grand Panorama des Alpes: «Pour revenir à la toile représentant le Grammont, tout au plus s’agit-il d’un grand paysage plus grand que de coutume, qui réintroduit une curieuse note anecdotique sous l’espèce d’une bergère et de ses chèvres placées au premier plan» (Ph. Kaenel). Il y a manifestement, avec Courbet, quelque chose qui ne passe pas.

Ce qu’on ne dit pas, ce qu’on ne sent pas au Musée Rath, c’est que Courbet en Suisse a été heureux. Qu’il a continué d’être heureux, d’un bonheur qui résultait du plein exercice – par le corps et par l’esprit – d’une liberté. Sa joie presque métaphysique à se baigner sans cesse, on nous dit qu’en Suisse elle est devenue «pathétique», et que s’il fait la planche sur les eaux du lac, c’est un «appel à l’horizontalité, le symbole funéraire d’une mort heureuse» (Ségolène Le Men). Et pourquoi pas de la vie heureuse? Sans doute parce que c’est encore une idée neuve en Europe.

Et l’on se garde bien de faire entendre les cris de joie de Courbet, son enthousiasme pour la Suisse, quand il écrivait, par exemple: «Ce pays est beau… Il y a une eau superbe, des montagnes admirables, des torrents […]. On est tranquille, ici, sûrement plus qu’à Ornans et en France. Pas d’église, pas de cloches, on fait ce qu’on veut.»

De toute évidence, la peinture du paysage est politique chez Courbet, qu’il y insère ou non une figure humaine. J’aimerais évoquer un petit tableau de 1876, le Paysage d’hiver aux Dents du Midi, exposé dans la dernière salle du Musée Rath. C’est une toile de petit format qui n’offre pas de séduction immédiate. Elle est âpre, peut-être même austère, mais elle émet, je crois, la force d’une vérité vécue. On ne lui consacre d’ordinaire que deux ou trois lignes. Voici les plus récentes: «Qu’y a-t-il «à voir» dans le Paysage d’hiver aux Dents du Midi, si ce n’est sous un ciel gris, au-delà de l’ambiance morose, la peinture de la neige et la maîtrise du blanc à laquelle Courbet se confronte déjà depuis des années?» (Ph. Kaenel). Rien d’autre, vraiment?

Au pied d’une levée blanche de terrain, par-dessus quoi se dressent les Alpes fracassées, ce sont trois figures disposées dans une certaine dramaturgie. On serait tenté de lire le tableau de droite à gauche, on aurait tort de le lire de gauche à droite, et il ne vaut sans doute que pris dans son ensemble.

A droite, c’est un bosquet très dense. Dans le sommet, les branches nues montrent la folie d’une horde s’entre-déchirant. Toutefois, l’essence du bosquet est exprimée plus près du sol: c’est le nombre, l’agrégat social – surveillé, docile, généalogique, jovial parfois (comme on l’est au bistro, certains soirs, ou à la guinguette), concurrentiel, inégalitaire, violent. A défaut d’être chauffé, on s’y fait les uns les autres un peu obstacle au vent – mais aussi, et du même coup, obstacle à la lumière, on connaît la chanson. Voici l’espace mesuré, débité: rentre tes branches, nous couperons ce qui dépasse, rentre tes branches, reste à ta place! Là-haut, c’est l’arène des hautes sphères, la lutte pour le pouvoir. En bas, l’obscure champignonnière du travail ouvrier, l’enfance sordide, les rangs serrés du service militaire.

A l’autre extrémité de la toile, un arbre mort. Un moignon d’arbre sur un amas de pierres. Une main desséchée qui pointe vers le ciel. Il a poussé seul, cet arbre, sur des rochers d’orgueil ou de désolation. On le comprend à la disproportion du socle: c’est l’erreur romantique par laquelle le réprouvé se fait une gloire du châtiment injuste qui l’a frappé, par laquelle il revendique la vie diminuée à laquelle on l’a réduit, le désert carcéral auquel on l’a poussé. Il y a là une mise en garde. Quand les meilleurs d’entre nous, blessés de toutes parts, sont acculés à l’isolement, au dépérissement, au suicide. Certains croient désirer eux-mêmes le tragique et son poison, alors que le plus souvent c’est la vie sociale, seule licite, qui leur fut une impossibilité et un dégoût trop fort.

Courbet se moquait bien d’aller grimper au rocher des Proscrits. Et s’il dédaignait la pose romantique, c’est parce qu’il débordait de la joie d’être au monde et qu’il avait pour la vie une faim inextinguible. Au centre du tableau, dans cette autre vie qu’est l’hiver (car l’hiver n’est pas un châtiment), nous découvrons un arbre épanoui, un second, et l’approche de nouveaux venus comme autant de promesses. Par le choix du lieu – le bord du ruisseau, la grande lumière, la terre clémente et nourricière –, Courbet réaffirme le droit de l’homme à une place sur la terre, une place en retrait de la horde, mais qui ne soit ni le désert de la culpabilité ni les cimes de l’orgueil solitaire. Ce Paysage d’hiver est un manifeste. Il exprime l’idéal de l’homme libre sur la terre libre.

Gustave Courbet, les années suisses. Musée Rath, Genève. Jusqu’au 4 janvier. www.ville-ge.ch/mah

* Paraît en allemand à la fin du mois sous le titre Ein glückliches Exil, Verlag Die Brotsuppe, Bienne.

 

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David Bosc

«Courbet réaffirme le droit de l’homme à une place sur la terre, une place en retrait de la horde»

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