exposition

Gustave Doré, virtuose de l’image multipliée

Le Musée d’Orsay présente à Paris la rétrospective du plus grand illustrateur du XIXe siècle, qui aurait voulu être célébré pour sa peinture et sa sculpture plutôt que pour ses dessins

Gustave Doré, virtuose de l’image multipliée

Le Musée d’Orsay présente à Paris la rétrospective du plus grand illustrateur du XIXe siècle, qui aurait voulu être célébré pour sa peinture et sa sculpture plutôt que pour ses dessins

D’un côté, la peinture académique soutenue par l’Etat et les puissances économiques, de l’autre, la modernité naissante, l’œuvre de jeunes artistes ruant dans les brancards et subissant la vindicte d’une critique réactionnaire, des «maudits» qui durent se battre pour être enfin reconnus, voici le récit le plus souvent retenu pour faire l’histoire de l’art de la deuxième partie du XIXe siècle. Rien n’est moins conforme à la réalité que ce mythe qui divise les artistes en deux camps. Une exposition en apporte une nouvelle preuve, Gustave Doré (1832-1883). L’imaginaire au pouvoir, la rétrospective que consacre le Musée d’Orsay à l’un des dessinateurs les plus célèbres de son temps, à un peintre discuté, à un sculpteur autodidacte, à l’auteur des fabuleuses illustrations de la Bible ou de La Divine Comédie, qui étaient lus de son vivant dans toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis d’Amérique.

Gustave Doré naît à Strasbourg en 1832. Son père est ingénieur des Ponts et Chaussées et fait partie de la nouvelle aristocratie républicaine, cette élite d’Etat née après la Révolution. Gustave est bon élève. Il apprend le violon. Il dessine, il remplit ses cahiers d’écolier. En 1840, une grande fête est organisée à Strasbourg pour l’inauguration d’une statue de Gutenberg avec toutes les corporations. Gustave décide de reproduire l’événement avec ses camarades de classe. Il dirige tout, il crée des chars décorés, il est l’objet d’une admiration dont il aura la nostalgie jusqu’à sa mort.

En 1843, la famille s’installe à Bourg-en-Bresse où le père de Gustave est nommé ingénieur en chef du département de l’Ain et, à ce titre, responsable de la construction de la ligne de chemin de fer Lyon-Genève. Gustave est toujours un élève brillant. Il dessine de plus en plus, s’inspire de Töpffer, de Cham, de Grandville. En 1847, il publie des dessins dans Le Journal pour rire. Il a 15 ans. Il ne s’arrêtera plus. En 1865, il écrira: «Désolé de n’avoir fait à 33 ans que 100 000 dessins.»

A 16 ans, Gustave Doré passe brièvement dans l’atelier d’Ary Scheffer; il expose déjà deux dessins au Salon. La même année, il est engagé définitivement au Journal pour rire. Il devient l’une des vedettes de la presse satirique parisienne qui se développe à toute allure. Un an plus tard, il présente son premier tableau au Salon, où il exposera régulièrement, et commence à publier des albums. Un peu après 25 ans, il se met à travailler à l’illustration de Shakespeare, dont il annonce qu’il veut en faire son chef-d’œuvre avec mille dessins, et à celle de Dante, qui lui vaudra la reconnaissance. Il illustrera aussi Rabelais et Cervantès.

Gustave Doré est bien intégré aux milieux artistiques français et anglais. Il est soutenu par de grandes personnalités comme Nadar. Mais il n’est pas satisfait par ses succès de dessinateur. Il veut être peintre, il veut être admiré pour sa peinture. La réception de ses prouesses n’est pas à la hauteur de ses espoirs. «Nous constatons avec tristesse que, mauvais dessinateur et mauvais peintre, M. Gustave Doré vient d’ajouter à sa réputation celle de mauvais sculpteur. Quel bénéfice en tirera-t-il?» écrit en 1877 Jules-Antoine Castagnary, ami et défenseur de Courbet. Le critique a la dent dure et les historiens s’accordent à dire que cette opinion reflète celle d’une grande partie du beau monde parisien.

Gustave Doré est né la même année qu’Edouard Manet; il meurt comme ce dernier en 1883 à 51 ans. Comme Manet, il appartient à la nouvelle bourgeoisie française. Comme Manet, il souffre de l’hostilité du public et de la critique. La comparaison s’arrête-t-elle là?

Dès les années 1860, la peinture de Manet est une véritable agression à l’égard des canons artistiques officiels. Les tableaux de Gustave Doré sont encore pleins de l’ancienne peinture, de ce clair-obscur que Manet et les impressionnistes détestent; ils sont dominés par les grands genres artistiques, scènes historiques et portraits de héros. Doré réalisera aussi de nombreux tableaux religieux, des toiles parfois énormes, spectaculaires. Ses paysages de montagnes alpines ou écossaises sont des constructions impressionnantes dépourvues de personnages. S’il travaille souvent de mémoire ou à partir de croquis pris sur le motif, ce n’est pas un peintre de plein air, quoiqu’il soit un solide arpenteur de chemins escarpés. Ses paysages sont le plus souvent construits autour d’une ligne horizontale vue en léger surplomb au milieu d’une composition théâtrale dominée par le mouvement fantastique des nuages et des brumes. Il fait des tableaux d’atelier, ce qui lui évite d’affronter les problèmes de construction et d’organisation de l’espace liés à la vision directe et au travail en extérieur.

S’il n’appartient pas à la première modernité picturale, Gustave Doré est un moderne pour la partie imprimée de son œuvre. Plusieurs siècles après l’invention de la presse à imprimer, de nouvelles techniques de reproduction apparaissent au cours de la première partie du XIXe siècle et entraînent l’essor soudain des journaux et de l’industrie du livre, la lithographie, la rotative d’imprimerie ou la photographie. Dans la foulée, les ateliers de gravure et de reproduction se développent également (Gustave Doré mobilisera parfois des dizaines de xylograveurs, qui travaillent directement sur ses dessins tracés sur bois pour en dégager la surface imprimable). Doré n’a pas la réputation d’avoir été un technophile. Malgré son amitié avec Nadar, il n’utilise pas la photographie. Mais il connaît ses effets visuels et il se sert des vues plongeantes qui sont à la mode à cause des aérostats.

Sa modernité, qui va influencer plus tard les pionniers du cinéma et de la bande dessinée, tient au fait qu’il s’adapte sans peine aux possibilités des nouvelles techniques de multiplication des images. Grâce à sa virtuosité de dessinateur et à sa vision globale qui lui permet d’architecturer ces images de façon à ce qu’elles sautent littéralement aux yeux, il crée un style illustratif à la fois simple à la première vision et complexe grâce à une profusion de détails (donc durable à la contemplation), des images à lire pour illustrer des récits. Gustave Doré est aussi moderne par son intérêt pour la ville industrielle du XIXe siècle, en particulier pour Londres, dont il est l’un des premiers portraitistes. Et par une utilisation systématique de la lumière fractionnée dans des ambiances nocturnes, qui correspond à l’apparition de l’éclairage public urbain.

Il est probable que, malgré ses succès d’illustrateur, Gustave Doré a souffert de la réception de son œuvre de peintre et de sculpteur parce qu’il adhérait à la hiérarchie canonique des modes d’expression et considérait le dessin et l’illustration comme des genres mineurs. Il lui fallait triompher comme les autres «vrais» artistes, les vedettes des Salons et de la bonne société, Bouguereau, Meissonier ou Gérôme, dont on l’a parfois rapproché pour certaines de ses compositions. Son amertume fait encore penser à celle de Manet qui, tout en s’attaquant aux conventions, semble regretter que les conformistes ne lui rendent pas suffisamment hommage.

Ni Manet ni Doré n’ont obtenu l’adoubement de la filière académique classique qui était la règle jusqu’au milieu du XIX siècle. Leur légitimité n’est pas établie de manière certaine. Ils vivent durement l’effondrement du système de formation des artistes décrit par Pierre Bourdieu dans son livre sur Manet (SC du 11.01.2014), et l’explosion de la démographie des peintres. Gustave Doré entrevoit pourtant dès 1850 que le statut d’artiste a changé dans un dessin du Journal pour rire où est visible l’ironie qui tempérera ses déceptions, Une Pépinière de rapins, de croûtons et d’apprentis Raphaël, un atelier rempli d’élèves dessinant un modèle qui prend une pose ridicule. Il se considérait bien au-dessus de cette pépinière. Mais qui pouvait le lui confirmer?

Gustave Doré (1832-1883). L’imaginaire au pouvoir, Musée d’Orsay, rue de la Légion-d’Honneur 1, 75007 Paris. Rens. www.musee-orsay.fr. Ouvert tous les jours sauf lundi de 9h30 à 18h (jeudi de 9h30 à 21h45). Jusqu’au 11 mai.

,

Gustave Doré

1879

«Il y a longtemps qu’on m’avait prédit que la peinture ferait le désespoir de ma vie. J’étais haut comme cela quand cette prophétie a été faite; elle s’est terriblement réalisée depuis»

Il crée un style illustratif à la fois simple à la première vision et complexe grâce à moult détails

Publicité