Livres

«Gustave et Madeleine Roud m’inspirent, jour après jour»

Bruno Pellegrino signe «Là-bas, août est un mois d’automne», un roman qui s’attache au couple que le poète vaudois formait avec sa sœur

Décidément, le monde littéraire romand de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre passionne, émeut et déclenche des envies de romans chez les trentenaires. Après Rondes de nuit d’Amaury Nauroy cet automne (Le Bruit du temps) qui s’attachait à la figure de l’éditeur lausannois Henry-Louis Mermod, voici Là-bas, août est un mois d’automne de Bruno Pellegrino (Zoé), centré sur le couple que formaient le poète vaudois Gustave Roud (1897-1976) et sa sœur Madeleine, de quatre ans son aînée.

Il ne s’agit pas d’un récit de vie ou du portrait d’un écrivain parmi les plus emblématiques de Suisse romande mais bien de s’inviter, sur la pointe des pieds, avec délicatesse, dans le quotidien largement solitaire de ce frère et de cette sœur qui ont vécu plus de cinquante ans dans une imposante ferme familiale, entourée d’un jardin exubérant, à Carrouge, dans le Haut-Jorat, à un quart d’heure à peine de Lausanne.

Herbe écrasée

Puisant aux journaux que le poète a tenus tout au long de son existence et à sa correspondance, Bruno Pellegrino a placé sa loupe sur les années 1962-1972, soit les dix dernières années de Madeleine Roud et donc du couple. Le livre s’ouvre par une explosion de couleurs, de textures et de parfums. Ce matin du 19 septembre 1972, Gustave brave le froid pour faire le tour du jardin ravagé par le givre. Accablé mais appliqué, il note chaque fleur, chaque massif brûlé pendant la nuit. Les phrases de Bruno Pellegrino, sans emphase, au plus près au contraire de l’herbe écrasée par le givre, placent le lecteur dans les pas du jardinier-poète, dans son souffle même, un peu accablé ce matin-là, dans ses pensées qui s’échappent vers un tableau du Douanier Rousseau et vers l’enfance.

Mais d’emblée, pour le lecteur, ce sont bien les gestes, appliqués, attentifs, silencieux, qui se détachent. Et puis cette foi dans l’action tandis que la nature, tout ébouriffée, semble se moquer éperdument de cette présence humaine. Cette ouverture, très belle, donne ainsi le la d’un roman qui cherche à dilater ce qui fait l’épaisseur des jours, jusque dans ces moments les plus anodins, «cette suite de gestes qui font les vies». Pour capter cette essence fugace, Bruno Pellegrino se rend lui aussi attentif, totalement, à ce qui semble avoir tenu ce couple de frère et sœur: tenir la maison, soigner le jardin, perpétuer l’histoire familiale alors même qu’elle allait s’éteindre après eux. Par fidélité d’enfants envers les parents disparus. Par respect pour la vie qui mérite que l’on prenne soin de soi et des siens. Jusqu’au bout. Sans en faire toute une histoire.

Crépuscules et brouhaha

Madeleine, si centrale dans la vie de son frère, si transparente dans l’histoire littéraire, est bien au cœur du dispositif romanesque: elle est décisive dans la régulation des jours, dans leur dynamique. Son œuvre n’est pas de mots, nous dit l’auteur, mais dans la capacité à embrasser les heures et les saisons. Elle fait œuvre d’être au monde. Gustave Roud écrit, certes, mais bien difficilement, procrastinant dès que possible, laissant les crépuscules ou le brouhaha du café l’engloutir. Bruno Pellegrino parvient à trouver une voix à côté de celle de Roud. Après cette nuit de givre qui ouvre le livre, la terre, «vernie de rosée, croustille» sous les pas. Le roman se vit, crissant de justesse et d’émotions d’autant plus fortes qu’elles sont suggérées. Une expérience, oui.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a attiré chez Gustave Roud?

Bruno Pellegrino: D’abord, ses photographies que j’ai découvertes lors d’un cours d’introduction à la littérature romande donné par Daniel Maggetti à l’Université de Lausanne. J’ai grandi à la campagne, à dix minutes de Carrouge où vivait le poète. Les paysages qu’il photographiait m’étaient familiers, mais les personnages qui les peuplaient, ces paysans torse nu qui fauchaient ou semaient, étaient très exotiques. Un peu comme des images du XIXe siècle capturées par un œil du XXe. Elles suscitaient chez moi quantité de questions: comment Roud faisait-il pour demander à ces hommes de poser torse nu sans se faire rabrouer ou même taper? Comment était-il perçu? Comment le vivait-il? Jusque-là, il me semblait évident, à titre personnel, qu’il fallait quitter la campagne et s’installer en ville pour pouvoir vivre son homosexualité. Je découvrais une figure qui avait fait le choix de rester.

– Sa poésie vous a touché après coup?

– Avant Gustave Roud, je ne lisais pas de poésie, j’avais l’impression de ne pas comprendre. Il m’a initié. Il parle souvent de ces états intérieurs nécessaires à l’écriture de la poésie, des états qui s’appliquent aussi quand on la lit. Quand j’ai commencé à lire son œuvre poétique, j’étais prêt et il m’a embarqué.

– Qu’est-ce qui a déclenché l’envie de lui consacrer un roman?

– La découverte de l’existence de sa sœur, Madeleine, avec laquelle il a vécu toute sa vie. Puis la découverte de leur maison à Carrouge que j’ai visitée avec le séminaire de l’université. Un lieu qui est un univers en soi, très fort. J’ai eu envie de raconter ce couple, dans cette maison. Pourquoi Madeleine a-t-elle fait le choix de rester à Carrouge et de se consacrer à son frère plutôt que de vivre pour elle? Les choix de vie de ce duo m’intéressaient à un moment où je devais moi-même en faire. Comment vivre, quelle place donner à l’écriture? Regarder les vies de ces deux-là me permettait aussi de me poser des questions sur la mienne.

– Dans le roman, vous vous éloignez de la figure canonique du poète telle qu’elle s’est construite ces cinquante dernières années… Il fallait oser, non?

– Pendant toute la durée de l’écriture, les personnages s’appelaient Gus et Mad. Pour m’aider à prendre de la distance et à trouver la légitimité pour écrire sur ces figures. Sinon, c’était trop écrasant. Je n’ai remis les noms de Gustave et de Madeleine qu’à la toute fin. C’est aussi pour cela que j’ai introduit un narrateur qui précise qu’il imagine ce qui se passe et que le lecteur n’est pas tenu de le croire.

– Aborder l’homosexualité du poète n’allait pas de soi non plus…

– Cette thématique était importante pour moi, il était impensable de ne pas en parler. En même temps, je ne voulais pas affubler Gustave Roud d’une étiquette dont lui-même ne voulait pas ou dans laquelle il ne se serait pas reconnu. Le mot «homosexualité» n’apparaît pas dans son journal. L’homosexualité était chez lui ressentie, vécue, mais jamais nommée. J’ai suivi cette même approche dans le roman.

– Gustave Roud continue-t-il à vous inspirer?

– Par sa façon de mener sa vie, oui. Madeleine m’inspire tout autant. Ils me touchent dans leur façon de faire des choix, d’accepter la vie qui en découle et de la vivre le plus pleinement possible. La vie consiste bien au bout du compte à occuper chacune de ses journées. Et la manière dont Gustave et Madeleine occupaient les leurs m’émeut. Ma vie, nos vies sont d’abord faites de choses banales et sans suspens. Mais elles nous construisent, jour après jour. Il faut donc croire que ces choses apparemment anodines ont de l’importance. C’est à cela que j’ai essayé de redonner de la valeur, à travers cette façon dont Gustave et Madeleine avaient d’être intensément présents au monde.


Bruno Pellegrino, «Là-bas, août est un mois d’automne», Zoé, 224 p.

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