Exposition

Gustave Revilliod en ses murs

Le Musée Ariana consacre une exposition à son fondateur. L’occasion pour l’institution genevoise de revenir sur l’histoire des expositions au tournant du XXe siècle

Si les Genevois connaissent bien le Musée Ariana, dont les collections de verre et céramique sont réputées, ils sont nombreux à ignorer son histoire (il n’a pas toujours été un musée municipal, ni spécialisé), de même que l’identité de son fondateur. L’exposition consacrée à Gustave Revilliod se propose ainsi de rendre hommage à une grande figure, qui fut collectionneur, homme de plume, grand voyageur, et qui légua à sa mort en 1890 à la ville de Genève ce musée ainsi que son imposante collection – estimée à près de 30 000 objets.

Le titre de l’exposition donne le sentiment d’une personnalisation extrême du propos. Et, de fait, elle donne de riches informations biographiques sur l’homme, ses relations familiales, notamment avec sa mère Ariane (sa mort le décide à construire le musée, qu’il baptisera en son honneur), l’importance de son ami et intendant Godefroy Sidler dans la constitution de sa collection, en passant par la chronologie de ses multiples voyages, parmi lesquels le tour du monde qu’il entreprend en 1888, à plus de 70 ans.

Projet ambitieux

L’exposition ne se cantonne heureusement pas au seul registre de l’hommage. Et c’est en tant que réflexion sur le principe de la collection, l’histoire des musées, le tourisme, et même la globalisation qu’elle est la plus intéressante. L’ensemble constitué par Revilliod, dont une partie, forcément limitée, est présentée au sous-sol, reposait en effet sur un principe encyclopédique. Très attaché à l’Orient, Revilliod n’a pourtant pas donné d’axe thématique à sa collection. Dans une note de 1872, il présente ainsi ses intentions pour l’institution à venir: «Un musée que les Genevois et les étrangers puissent visiter librement et où je me suis efforcé de réunir les œuvres d’art les plus admirées que nous ont laissées les siècles passés.»

Le projet est aussi ambitieux qu’évasif. La collection comprend donc des peintures et des sculptures, de l’horlogerie, des bijoux, des armes, des médailles, du mobilier, des vitraux, du verre, de la céramique, évidemment, ainsi qu’une multitude de curiosa chinées au gré de ses voyages, qui n’avaient parfois rien d’artistique. Comme l’explique la commissaire Anne-Claire Schumacher, Revilliod s’inscrit dans un mouvement propre au XIXe siècle qui voit de grands mécènes, comme Emile Guimet en France, constituer des collections dans le but d’«améliorer le savoir des populations et donner des modèles à l’industrie», une générosité qui laisse rêveur, à une époque où la collection d’art sert davantage les spéculations financières que le bien commun.

Imaginaire et fantasmagorie

L’exposition traduit assez parfaitement cette intention, en immergeant les visiteurs dans une masse d’objets hétérogènes dans leur technique, leur époque, ou leur origine géographique. Et si l’objectif n’est pas de produire une reconstitution scrupuleuse de l’Ariana du temps de Revilliod, elle se trouve évoquée à travers une série de clins d’œil scénographiques. Un plaisir certain découle du commerce avec cette impressionnante diversité de choses d’art, une expérience que devaient connaître les flâneurs déambulant dans les allées chargées des expositions universelles. L’exposition joue donc surtout la carte de l’imaginaire et de la fantasmagorie, une expérience dépaysante par rapport aux pratiques muséales d’aujourd’hui.

Le catalogue, très complet, permet quant à lui d’approfondir des questions seulement évoquées dans l’exposition. Quel est le sens des objets extra-européens dans cet ensemble? Comment comprendre ces fantaisies orientalisantes? Pourquoi ce mélange d’objets d’art et de choses plus anodines dans la collection? Pourquoi la collection fut-elle décriée dans les années 1920, après avoir été célébrée? On y découvre aussi le rapport ambigu de Revilliod à la modernité, lui qui voulait faire de l’Ariana un «monde enchanté élevant un rempart contre une envahissante médiocrité moderne». Plus qu’une figure glorieuse, on retiendra donc l’image d’un «bibeloteur passionné», témoin de la mondialisation naissante et d’une époque qui voit le goût changer, et infiniment curieux de la culture matérielle de son temps.


«Gustave Revilliod (1817-1890), un homme ouvert au monde», Musée Ariana, Genève, jusqu’au 2 juin 2019.

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