Un été avec Gustave Roud (4/7)

Gustave Roud: «Après tout ce temps de silence»

Poète, photographe, marcheur, Gustave Roud (1897-1976) guettait le paradis dans les collines du Jorat. Le Centre des littératures en Suisse romande de l’Université de Lausanne prépare l’édition critique de ses œuvres complètes, à paraître dès 2021 aux Editions Zoé. En avant-goût, chaque semaine de l’été, quelques pages inédites ou oubliées

Lorsqu’il s’adresse pour la première fois à Gustave Roud, en juin 1949, Carlo Coccioli (1920-2003) a déjà commencé à poser les jalons d’une œuvre romanesque qui, au fil du temps, se déploiera en trois langues. A l’italien dans lequel il a été élevé, l’écrivain ajoute bientôt le français – entre 1949 et 1954, il réside souvent à Paris –, puis l’espagnol lorsqu’il s’établit au Mexique, où il vivra durablement à partir du milieu des années 1950. Certains de ses récits, dont le plus célèbre, Mémoires du roi David (1976), paraîtront simultanément en italien et en français.

Carlo Coccioli prend contact avec le poète vaudois pour des raisons circonstancielles: Roud fait partie du comité de la Guilde du livre, qui édite en 1950 la traduction, par Philippe Jaccottet, d’un de ses livres, Il Giuoco. Direct et fougueux, le jeune homme n’a cure ni de la différence d’âge ni des conventions: un climat de confiance s’instaure ainsi, qui encourage Roud à se livrer avec moins de retenue que dans la plupart de ses échanges épistolaires. Le destin de Carlo Coccioli a de quoi le toucher: le romancier vit de plus en plus ouvertement une homosexualité que la société italienne accepte mal, et va jusqu’à l’exprimer dans Fabrizio Lupo, dont la version originale sera publiée en 1978 seulement mais qui, traduit par Luigi Bonalumi, paraît à Paris en 1952. En décembre, Roud ne cachera pas à son correspondant le «trouble» suscité en lui par «ces pages toutes portées par une sorte d’ardeur intérieure», qui l’ont «replacé en face de [lui]-même et plongé dans une sorte de débat spirituel».

La lettre inédite reproduite ici précède la sortie de Fabrizio Lupo; elle révèle combien Roud en attend la publication, et à quel point Coccioli est devenu le confident de ses questionnements existentiels et de son désarroi.

Daniel Maggetti


Les lettres de Gustave Roud à Carlo Coccioli sont conservées au Harry Ransom Center de l’Université du Texas à Austin.



Lettre à Carlo Coccioli


Mon cher ami

Voici bien longtemps que je reste silencieux et il est bien tard pour vous en demander pardon. Votre dernier message m’est parvenu d’Allemagne, c’étaient, il vous en souvient peut-être, des vœux pour la nouvelle année dits en duo avec votre ami. J’aurais aimé vous en remercier et vous dire à mon tour, très amicalement, les miens. Mais où vous atteindre? J’ai donc attendu votre retour à Paris – mais voici que la secrétaire de Mermoud me dit au téléphone, à l’instant, que vous allez quitter la France pour le Mexique… Arriverai-je trop tard? Non, je l’espère, car j’ai tant de plaisir à parler un petit moment avec vous, après tout ce temps de silence.

Basse caricature

Si je me suis tu avec tant de persistance, c’est seulement parce que j’ai traversé des mois de grande sécheresse intérieure, ou, plus exactement, de division d’avec moi-même. Vraiment, si des paroles naissaient en moi, je ne savais plus qui parlait. Et ce personnage nouveau me remplissait de honte, on aurait dit une basse caricature de celui que je croyais être, le Mr. Hyde qui eût lentement et définitivement triomphé du Dr Jekyll (le conte de Stevenson m’a toujours rempli d’épouvante!)

En un mot, je ne me sentais plus digne d’écrire à mes amis.


Et pourtant, combien je pensais à vous! J’ai repris cet extraordinaire Lido et ces chapitres, entre autres, où vous parvenez à recréer un climat d’attente désespérée et morne avec une «présence» hallucinante, Le Bal [des égarés] avec ses deux adolescents joueurs de flûte, un passage que vous seul pouviez écrire, cher Carlo Coccioli…

Et j’attends avec l’impatience que vous devinez cet Amore di Fabrizio Lupo, dont, l’an dernier déjà, l’on annonçait la publication.

Et si je pense si souvent à vous ce n’est pas seulement à cause de vos œuvres déjà composées, ou prêtes à l’être, mais aussi à propos de questions essentielles (ou qui m’apparaissent telles) auxquelles je me dis que, mieux que moi, vous saurez apporter une réponse. De plus en plus je suis hanté par cette vue – qui va jusqu’à l’angoisse – d’une certaine «innocence» humaine à la fois inconsciente et déchirante pour le «spectateur». Est-ce une vue «poétique» toute personnelle, je veux dire qui ne trouve qu’en moi des raisons de naître, ou d’autres que moi la sentent-ils naître en eux?

Désir passionné

L’automne dernier j’ai été voir un de mes amis paysans dans la ferme qu’il habite en pleine campagne vaudoise. Il était en train de labourer avec trois chevaux de front, le torse nu, et c’est alors, en le suivant de sillon en sillon, que j’ai été de nouveau saisi par ce sentiment d’innocence déchirante, en voyant ce jeune visage, ces bras nus, cette poitrine nue à peine dorée dans leur pureté foncière. Et vous avouerai-je le désir passionné qui m’est venu alors? Celui de faire de ce garçon d’à peine vingt ans une sorte d’intercesseur entre deux mondes, celui où nous vivons et celui de nos morts. Il me semblait qu’en le prenant par la main, en lui disant «Viens» j’aurais pu descendre avec lui dans cette région intemporelle où nous ne pénétrons, vivants, que durant de brèves secondes – celles d’«illuminations» imprévisibles – et y retrouver avec lui ceux qui, si souvent, eux aussi, essayent de nous retrouver désespérément.

Dans l’absolu

C’est donner au mot «innocence» et à celui d’«intercession» un sens si particulier que tout cela semble dangereusement hors de tout éclairage religieux, disons plus précisément chrétien – mais que voulez-vous, je n’arrive pas à me persuader que ma «vue» est fausse ou païenne…

Je me dis souvent: Carlo Coccioli me dira, lui, dans une de ses œuvres ou de ses lettres, si je m’égare dangereusement.

C’est une vue, comment dirai-je?, dans l’absolu. Devant ce jeune corps j’oublie tout ce qui le relie à une forme de vie déterminée, à ses parentés charnelles, je le vois dans le mystère total de sa présence, de sa beauté déchirante – et je me dis: Suis-je le seul à le voir vraiment? Tous les autres sont-ils aveugles et fermés à ce mystère? Ou est-ce moi qui suis aveuglé par une sorte d’égarement inexplicable?

Vous le voyez, cher ami, j’ai mis en vous une grande part de mon espérance: tout ceci je ne l’ai dit qu’à vous…

Pardonnez-moi ce message peut-être importun, et laissez-moi vous redire merci encore pour tous vos messages – dont chacun m’a été un réconfort puissant – et vous envoyer, avec mille vœux pour votre printemps, mes bien affectueuses pensées.

Votre Gustave Roud.

Carrouge (Vaud)

6 mars 52


Gustave Roud en quelques dates

1897 Naissance à Saint-Légier.

1932 «Petit Traité de la marche en plaine».

1945 «Air de la solitude».

1967 «Requiem».

1968 La collection Poètes d’aujourd’hui lui consacre une monographie.

1976 Meurt à l’hôpital de Moudon.


Les volets précédents

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