Un été avec Gustave Roud (3/7)

Gustave Roud: «Dans la cendre du temps et de l’oubli»

Poète, photographe, marcheur, Gustave Roud (1897-1976) guettait le paradis dans les collines du Jorat. Le Centre des littératures en Suisse romande de l’Université de Lausanne prépare l’édition critique de ses œuvres complètes, à paraître dès 2021 aux Editions Zoé. En avant-goût, chaque semaine de l’été, quelques pages inédites ou oubliées

Gustave Roud a placé le Jorat, ses paysages, ses saisons, et bien sûr ses paysans, au cœur de son œuvre. Il a connu le bruit des fléaux, ces outils de bois et de cuir avec lesquels on battait le blé manuellement, sur l’aire des granges, pour séparer le grain de la paille. Né en 1897, le poète a assisté à la mutation des campagnes, à la mécanisation du travail, à l’arrivée des tracteurs, des batteuses, au goudronnage des routes… Les fléaux se sont tus.

Roud destinait ses textes à des revues de poésie, les publiait en recueils, mais livrait aussi, sur commande, des chroniques à des publications grand public, comme les magazines La Semaine de la femme, ancêtre de Femina, ou L’illustré. Il les rédigeait sans se départir de son regard et de son écriture de poète, attaché à sauver de l’oubli ce qui était condamné à disparaître. C’est le cas de «L’ancien chant des fléaux à la campagne», publié dans Journal et Feuille d’Avis du Valais et de Sion le 3 avril 1956, repris quelques semaines plus tard dans L’Echo de la Broye à Moudon, puis dans La Feuille d’Avis des montagnes au Locle. Depuis lors, ce texte envoûtant n’avait jamais été republié.

Julien Burri



Le sommeil des anciens outils campagnards relégués aux galetas des fermes, sous les tuiles, quoi de plus touchant, de plus perdu? Ils gisent, feutrés d’une poussière épaisse et fine, cendre du temps et de l’oubli, ou s’appuient à la pente intérieure du toit: râteaux édentés, victimes du scorbut, comme disait jadis une servante facétieuse, faux suraiguisées dont la lame dessine un arc rouillé plus mince que la nouvelle lune… Un van ressemble à un immense coquillage aux lignes pures endormi pour toujours au fond de la mer, et c’est bien une lumière sous-marine où l’on baigne ici; le jour n’y parvient qu’à travers le losange étroit d’une vitre verdâtre et il est trop faible pour triompher de la pénombre. Seul, parfois, un doigt de soleil s’insinue un instant entre deux tuiles et touche la hampe d’une quenouille veuve de son rouet, dérisoirement drapée de toiles d’araignée immémoriales. Dans un angle, trois fléaux se dressent accotés, bras ballants.

Jolie cheville

Tirés de leur sommeil et de leur cendre, un jeune paysan du Haut-Jorat ou de la Broye saurait-il encore les nommer de leur nom, ces fléaux d’autrefois? Rien de moins sûr, car si, ailleurs peut-être, ils demeurent vivants aux mains des batteurs de blé (tout comme la faucille pour les moissonneuses valaisannes), ici, dans la région carrougeoise, il y a bien une trentaine d’années qu’on ne les entend plus. Encore avaient-ils vu leur vie prolongée par une espèce de sursis. Supplantés depuis longtemps par les batteuses mécaniques, on continuait à s’en servir pour battre le seigle dont il fallait ménager la longue paille: c’est elle qui, choisie et tordue avec soin, allait former les liens de gerbe. Puis, lorsque les liens de paille ont été détrônés à leur tour par ceux de corde (et avec eux la jolie cheville de bois luisant qui servait à les nouer), les fléaux sont entrés un à un au royaume de l’ombre et de la poussière.

Mais qu’ils sont prompts à revivre pour qui les entendit retentir aux granges de sa jeunesse!

Il suffit de saisir l’un d’eux, de le brandir, d’en laisser retomber le battant au bout de sa lanière de cuir, racornie, et voici renaître les arrière-automnes d’autrefois. Errant loin des villages par les campagnes d’octobre aux feuillages brûlés, sous les vols de ramiers couleur d’ardoise, dans une lumière si fragile et si pure que les cloches de troupeaux trop turbulents l’auraient pu fêler comme un cristal, le promeneur qui approchait d’une ferme solitaire entendait sourdre peu à peu du fond du paysage, eût-on dit, un vague battement étouffé, puis à chaque pas plus distinct.

Tambour amorti

«Tiens, ils battent au fléau dans leur grange – au «flot», comme on dit ici –» pensait-il soudain en reconnaissant cette longue suite de coups qu’on dirait frappés sur un tambour amorti. «A trois ou à quatre?» se demandait-il, car on peut deviner sans peine le nombre des batteurs et parfois le rythme trébuche si drôlement, comme un pas d’ivrogne, qu’on ne peut s’empêcher de sourire: c’est sûrement le jeune valet qui ne sait pas encore entrer dans la danse. Il y viendra bien.

Bouclés de blond

Mais aujourd’hui, la danse est finie. Et les jeunes valets bouclés de blond ne descendent plus du nord avec de petits harmonicas dont ils jouaient le dimanche matin sur le rebord de leur fenêtre haute, déroulant de longs rubans de tierces mêlées aux cloches des églises à la ronde. Ceux qui les ont remplacés montent du sud, bouclés de noir et de bleu, avec une «fisarmonica» tout aussi bourdonnante de tierces, mais dans leur lointaine province, le triomphe de la batteuse, la «trebbiatrice», est aussi absolu qu’ici.

En vain, le promeneur d’octobre, fût-ce au fond des campagnes les plus perdues, s’appuie-t-il au tronc d’un noyer, effarouchant tout un peuple de corbeaux pêcheurs de noix, pour essayer d’entendre une dernière fois les fléaux sur l’aire d’une grange battre comme le cœur même de la saison. Ils se sont tus partout, sauf au tréfonds de sa mémoire. Et c’est là qu’il finit par redescendre, tandis que le brouillard miséricordieux monte de la vallée, efface paresseusement autour de lui, de ses molles mains blêmes, le paysage de l’instant, pour qu’il puisse retrouver celui d’autrefois où résonnait encore le battement des fléaux indéfiniment scandé et si pareil à lui-même dans sa sourde monotonie qu’il plongeait l’âme peu à peu dans une sorte de torpeur magique, victorieuse de cette secrète angoisse qui la saisit à l’approche de l’hiver.

Couples de lutteurs

«On battait à six…» Comment ne pas songer ici à cette jolie scène d’Uli le valet de ferme où Gotthelf nous montre son jeune héros, le fort garçon aux yeux bleus, «aux dents si blanches que les Juifs les lui auraient volées s’ils l’avaient pu», en train de faire à la Steinbrucke son difficile apprentissage de maître-valet? Le vacher et le charretier qui en prennent à leur aise avec un vieux maître faible et rusé entendent bien mettre le nouveau venu à la raison. Uli, effrayé de la paresse et de la négligence des batteurs qui laissent la moitié du grain dans les épis et le vannent avec moins de soin encore, parvient à remettre sur la forme la piètre équipe. Mais gare au piège! Un après-midi, en retournant à la grange, il y trouve deux couples de lutteurs qui s’affrontent sur la paille de la dernière battue. Et le vacher s’approche: «On fait une passe les deux, si tu n’as pas peur?» Uli s’aperçoit, bouillant de colère, que c’est un coup monté, mais à quoi bon refuser? Il sait que, tôt ou tard, il lui faudra bien tenir tête à ces gens et se mesurer avec eux. Autant le faire tout de suite. «Allons-y, si tu y tiens! Moi, ça m’est égal…»

Comme un taureau

Et, poursuit Gotthelf, deux fois d’affilée il plaqua si bien le charretier sur le dos que ses os en craquèrent. «A mon tour d’essayer, fit le vacher, mais est-ce bien la peine, avec un pareil gringalet? Voyez-moi ces jambes en tuyau de pipe et ces mollets comme des crottes de mouche!» Et de ses bras bruns et velus, il empoigna Uli comme si c’était une vieille chiffe à déchirer en morceaux. Mais Uli tint bon. L’autre, toujours plus enragé, plus haineux dans l’attaque, y allait des bras et des jambes, cognant tête baissée comme un taureau. Jusqu’au moment où Uli, qui en avait assez, rassembla ses forces et enleva l’énergumène avec un tel élan qu’il vola par-dessus le tas de froment jusqu’au milieu de la grange où il s’abattit sur le dos et resta longtemps sans plus savoir où il était.

Voilà plus de cent ans que le bruit de cette chute retentit silencieusement aux feuillets jaunis d’Uli le valet de ferme. Mais ne fallait-il pas l’évoquer ici, près des trois fléaux appuyés au pan de tuiles, endormis pour toujours sous leur feutrage de poussière et d’oubli?


Gustave Roud en quelques dates

1897 Naissance à Saint-Légier.

1932 «Petit Traité de la marche en plaine».

1945 «Air de la solitude».

1967 «Requiem».

1968 La collection Poètes d’aujourd’hui lui consacre une monographie.

1976 Meurt à l’hôpital de Moudon.


Les volets précédents

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