Un été avec Gustave Roud (5/7)

Gustave Roud: «Mais déjà l’homme devient oiseau»

Poète, photographe, marcheur, Gustave Roud (1897-1976) guettait le paradis dans les collines du Jorat. Le Centre des littératures en Suisse romande de l’Université de Lausanne prépare l’édition critique de ses œuvres complètes, à paraître dès 2021 aux Editions Zoé. En avant-goût, chaque semaine de l’été, quelques pages inédites ou oubliées

De 1929 à 1931, Gustave Roud travaille comme secrétaire de rédaction à la revue romande Aujourd’hui. Durant ces deux années, il œuvre de concert avec Ramuz, directeur de la publication, pour composer chaque semaine les 4 à 8 pages du journal. Et quelles pages! Calquées sur le format de la Gazette de Lausanne, elles accueillent des personnalités suisses comme Cingria, Cendrars, Budry, ou encore le peintre Auberjonois, des numéros sur Hodler et Vallotton, des textes signés Valéry, Alain-Fournier, Joyce (on note l’absence criante de femmes au sommaire). Et puis des illustrations de Picasso, des chroniques, des listes, des avertissements, des poèmes… Roud y donne, en feuilleton, son Petit Traité de la marche en plaine (qui sera publié en 1932), mais aussi des traductions de fragments de Novalis, une longue étude sur Rimbaud, et des notes qu’il reprendra, quarante ans plus tard, pour son dernier livre, Campagne perdue (1972).

Les deux textes qui suivent, d’une liberté de ton et de genre qui les rend inclassables, n’auraient peut-être pas pu paraître ailleurs que dans ce journal hétéroclite. Le premier, publié le 27 août 1931, est très inhabituel pour Roud. Il y décrit un reportage, qu’il a sans doute vu au cinéma, et qui documente, déjà, l’extinction d’une espèce. En l’occurrence, le pélican blanc d’Europe. Loin du Jorat qu’on lui connaît, Roud s’aventure du côté du Danube et nous donne à voir les «immenses corps légers» de ces oiseaux menacés. A le lire, on a envie de tout arrêter pour regarder le ciel.

Quant au second texte, publié le 23 octobre 1930, il nous ramène à l’époque où le film que l’on allait voir au cinéma était précédé d’un bulletin d’information, appelé «actualités sonores» – l’ancêtre du journal télévisé. On a peut-être oublié le ministre français Aristide Briand, et on ne se souvient plus qu’Eckener a fait le tour du monde en dirigeable. Mais cette vision vertigineuse du zapping reste plus actuelle que jamais.

Bruno Pellegrino


Documentaire

Il n’y a plus de pélicans en Europe, ou presque plus, paraît-il. A peine quelques-uns encore, quelque part dans les marais danubiens. Deux messieurs nous l’apprennent au cours d’un dialogue de laboratoire et l’un de ces messieurs – qui a dirigé l’expédition chez les pélicans – est en blouse blanche et joue avec l’un de ces appareils d’une main qui se voudrait distraite et désinvolte et refait toujours, hélas, le même geste gauche. Le dialogue se déroule avec la même aisance empruntée. – Mais enfin, Monsieur, ce peu de pélicans valait-il qu’on s’occupât de lui et méritait-il qu’on lui donnât la chasse? – Ah, Monsieur, savez-vous combien de kilos de poisson un seul pélican mange par jour? Non? Eh bien, seize kilos, Monsieur, seize! Vous comprendrez donc que les pêcheurs de là-bas… Puis tout à coup l’on oublie ces phrases et même l’on n’entend plus rien, car le laboratoire a disparu et les images deviennent très belles. On voit la pointe d’un canot qui glisse sur un étroit ruban d’eau entre deux parois de roseaux plus hauts que des cannes à sucre, ces parois se rapprocher peu à peu, enserrer la barque, se rejoindre, se mêler et le canot rester immobile devant la bruissante muraille sans lacune. Mais six hommes jusqu’aux genoux dans l’eau et la vase (sans doute les pêcheurs lésés, tant leurs gestes développent de puissance) commencent d’abattre cette muraille à coups de poings, ou mieux: à la faucher de leurs bras tendus puis repliés, et ces immenses tiges trois fois plus hautes qu’eux se renversent comme un décor de carton. Le sentier se troue ainsi (six kilomètres, dit la voix) jusqu’à la clairière d’eau où l’on édifie, sur quatre canots camouflés de verdure, le poste d’affût des chasseurs d’images. Il a fallu plusieurs jours pour que les hôtes de ce morceau de fleuve, ne soupçonnant plus rien de suspect, y revinssent vivre leur vie quotidienne. Cette vie est donc surprise par l’intrus qu’elle ignore et qui commet une indiscrétion profonde. Au moins gardait-il là-bas le silence, ce qui était une façon de se faire pardonner cette intrusion. Mais ici, à l’écran, il a repris ses droits humains et parle, parle, parle, tandis que se déroulent des scènes auxquelles on voudrait bien assister, comme il l’a fait, les lèvres closes et le cœur battant: les poules d’eau qui reviennent les premières et reprennent leur noire promenade, le premier pélican en éclaireur – puis tous les autres. Et soudain, faisant oublier les détails charmants de ces vies d’oiseaux très simples, le vol, ou plutôt un rythme de vol d’une telle noblesse, d’une telle grandeur qu’il commande peu à peu à tout notre être. Les vastes ailes qui se déploient, leurs battements pleins d’une profonde certitude, les figures formées contre le ciel par les immenses corps légers, ralentissant, précipitant leur allure selon que l’objectif les devance ou les suit, s’arrêtant parfois pour leur laisser traverser tout l’écran, c’est un spectacle de quelques minutes peut-être, mais qui suffit à établir un contact profond entre la bête et l’homme. Un certain rythme vivant surpris et restitué, et qui se communique au spectateur par la seule vertu de son indicible majesté: rien de plus, mais déjà l’homme devient oiseau.


«Actualités sonores»

[…] Ce journal fait d’images mouvantes a sur le journal imprimé cet avantage immense de mettre l’homme en contact brutal avec l’événement (ou plutôt une copie si fidèle de cet événement qu’elle tend à lui devenir superposable) sans passer par la transposition de la page typographique. Celle-ci décrit et commente le réel, l’«actualité sonore» le restitue, ou tend à le restituer tel quel. L’une exige, si faible soit-il, un travail spirituel, un effort de compréhension, l’autre, sans atteindre nécessairement l’esprit, attaque l’être physique du spectateur à la fois par l’œil et par l’oreille. L’esprit dort (ou sommeille) au sein d’une paresse délicieuse. Le corps est saisi tout entier, et cette emprise indéniable prête à quelques remarques.

L’auditeur devient juge

Sous sa forme actuelle le journal sonore laisse aux hasards de l’information le souci de grouper ses divers éléments; on devine que les matériaux de l’ordre le plus divers seront ainsi juxtaposés selon le seul principe de leur coïncidence temporelle: un régiment, le cours de répétition terminé, écoute la harangue de son colonel, monsieur Briand fait un discours à la Société des Nations, le capitaine Eckener descend du ciel tout exprès pour ululer devant un microphone, des tanks anglo-saxons se déhanchent sur un chemin de campagne, un mandoliniste distingué griffe sa mandoline, une flotte de guerre tousse dans le brouillard, monsieur d’Esparbès… Et dans les intervalles de ces brutaux courts-circuits entre le spectateur et le réel, comme le silence serait proprement intolérable, on le chasse au moyen d’une espèce de musique (le mot est un peu fort). Pourquoi bouder son plaisir? Comparées à la comédie ou au drame qui leur succèdent, ces «actualités sonores» prennent toute leur valeur d’écho et de reflet – en face du néant de la prétention. Et puis, elles ne font pas seulement les délices des paresseux. Devant ces événements qu’il n’a pas connus dans leur réalité, puisqu’il n’y a point participé, mais qui lui sont maintenant communiqués, comme le dossier d’un accusé est communiqué (je pense) à son juge, l’auditeur devient en effet quelque peu juge; il n’est pas sans choisir son angle de vision, il interprète. Le discours de monsieur Briand, arraché brusquement à l’atmosphère qui le fait s’épanouir et le soutient de sa vibration chaleureuse, se réduit à sa nue rhétorique grelottante. Ne pourrait-on donc composer au moyen de ces données brutes, et souvent contradictoires (ce qui est précieux), une sorte de contrepoint inouï? Déjà dans sa naïve succession de scènes disparates, ce journal dont nous parlions en offrait un exemple embryonnaire: à la dernière phrase du thème Briand: la Paix! répondait, quelques secondes plus tard, le tonnerre des tanks et la décharge retentissante des canons maritimes. Cela ne laisse-t-il pas entrevoir des «actualités sonores» composées par exemple comme une fugue, tantôt sur deux thèmes terribles comme ceux de guerre et paix, tantôt sur d’autres thèmes moins antagonistes? On peut imaginer aussi («actualités» étant alors transposé dans une échelle temporelle différente, et désignant peut-être une époque en face d’une autre époque), une sorte de symphonie gigantesque extraite de matériaux sonores accumulés pendant des années, et par laquelle un imagier-musicien de génie rendrait sensible, avec ses fièvres, ses bonds désordonnés, ses luttes feintes et ses luttes réelles, les contradictions successives de ses individus (pareilles à des thèmes qui s’altèrent), ses triomphes qu’il faut tout de suite payer, ses défaites inguérissables, toute la complexité de notre temps, d’aujourd’hui en face d’hier.

(Textes: Association des amis de Gustave Roud)


Gustave Roud en quelques dates

1897 Naissance à Saint-Légier.

1932 «Petit Traité de la marche en plaine».

1945 «Air de la solitude».

1967 «Requiem».

1968 La collection Poètes d’aujourd’hui lui consacre une monographie.

1976 Meurt à l’hôpital de Moudon.


Les volets précédents

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