Gustave Roud, l’écrivain-photographe

Jusqu’en décembre, expositions et parutions célèbrent le poète vaudois. Cette «Année Gustave Roud» est l’occasion d’une nouvelle approche de son œuvre, grâce à la mise en valeur de sa photographie

2015 sera une «Année ­Gustave Roud». Ainsi en a décidé le Conseil d’Etat vaudois. Expositions, parutions et un nouveau site, http://gustave-roud.ch, témoignent d’une nouvelle approche du poète du Jorat mort en 1976. Célébré loin à la ronde (son œuvre est en cours de traduction anglaise, allemande, italienne et espagnole) pour ses proses chantant le paradis à portée de main, il est également l’auteur d’une œuvre photographique tout aussi marquante, qu’il a élaborée en parallèle à son écriture. C’est ce double engagement – ces deux regards, complémentaires souvent mais aussi en tension – qui est montré aujourd’hui. Explication avec Antonio Rodriguez, professeur à l’Université de Lausanne et président de l’Association des Amis de Gustave Roud.

Samedi Culturel: Qu’a-t-on encore à apprendre sur Gustave Roud?

Antonio Rodriguez: Beaucoup de choses! Gustave Roud est un auteur attachant, aimé, souvent commenté, mais que connaît-on de lui? Avant tout sa poésie et une partie infime de sa photographie. On ignore souvent qu’il a mené des activités esthétiques multiples et qu’il a orienté la poésie en Suisse romande après la mort de Ramuz.

Que voulez-vous dire par «orienter la poésie en Suisse romande»?

De manière souterraine, depuis chez lui, il était en lien avec les

principaux éditeurs, les prix littéraires. Ce n’est pas un hasard si les jeunes poètes des années 1940-1950 sont tous montés à Carrouge pour le rencontrer: Maurice Chappaz, Philippe Jaccottet, Jacques Chessex, entre autres.

Il s’agit en 2015 de rompre avec la légende qui entoure Roud?

La légende, celle du reclus, a été construite à partir de l’image du

poète dans son œuvre, il faut redécouvrir l’auteur par-delà le

personnage qu’il a élaboré dans ses textes.

Qu’en est-il?

Il a mené une double activité créatrice débordante, d’écrivain et de photographe. Il reste de larges pans de son œuvre à découvrir, dont plus de 13 000 photographies déposées à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, dont un choix est présenté sur http://gustave-roud.ch.

Que nous apprennent ces photos?

Le titre du site l’indique: «Gustave Roud, écrivain-photographe». Nous voulons reconnaître et comprendre l’œuvre intégrale d’un homme qui a eu deux activités esthétiques en dialogue: l’une,

poétique, très connue; l’autre, photographique, reste à découvrir et avant tout à resituer.

On connaît ses photographiesde paysans vaudois magnifiés.

Oui, ce sont des photos célébrant le corps de jeunes hommes dans les champs, le torse nu, au travail. Gustave Roud a un style reconnaissable. Ce type de photographie représente environ un quart du fonds, en noir et blanc et en couleurs.

L’esthétique est la même dans les photographies et dans la poésie?

Pas vraiment. C’est tout l’intérêt. Il y a un dialogue et une rivalité; ni une simple illustration ni une esthétique identique. Cette rivalité a contrarié jusqu’à peu la reconnaissance de l’écrivain-photographe.

Comment définir cette rivalité entre les deux arts?

Dans la photo, Roud s’éloigne de l’esthétique spirituelle de sa

poésie, qui fait du paysan la figure idéale d’Aimé, comparée à un ange. Alors que la photographie de Gustave Roud célèbre le corps profane, des muscles, la peau, des veines. Il renvoie à la statuaire grecque et à l’athlète. Roud ne cherche pas alors à saisir le paysan vaudois en tant que tel mais élabore une figure: un être premier, héroïque, universel. Ce rapport primitiviste à la Grèce et à l’athlète, typique des années 1930, vise une célébration. Roud nous touche encore parce que cette célébration esthétique échappe à l’idéologie d’alors et qu’une faille traverse sa photographie: le désir d’un homme pour le corps d’autres hommes. Cet attrait, moins tragique que dans sa poésie, nous le ressentons d’emblée, que nous soyons homme ou femme, quelles que soient les orientations de nos désirs.

C’est cette représentation du désir qui a longtemps gêné l’approche de ces photographies?

Clairement, dans le cas de la critique littéraire, il y avait une

peur de sombrer dans le biographisme, alors que nous avons une

question esthétique fondamentale, celle du regard qui touche encore notre regard. Le public ne s’y est pas trompé, lors des expositions de la fin des années 1980 à Beaubourg et au Musée de l’Elysée, il a d’emblée saisi la force de cette photographie; d’où une rivalité permanente dans la reconnaissance des deux activités.

Quelle était l’attitude de Roudpar rapport à ses photographies?

De son vivant, Gustave Roud n’a pas réalisé d’exposition, mais a fait circuler ses tirages par sa correspondance. Malgré les réserves de peintres ou d’écrivains, il a gardé ses films, ses tirages, les a

ainsi transmis à son héritière. Ce manque douloureux de reconnaissance publique lui a cependant donné davantage de liberté pour mener son activité photographique de l’âge de 16 ans jusqu’à sa mort, avec des expérimentations, de nouveaux appareils, de nouvelles techniques. Il appartient par exemple aux pionniers de l’esthétique en couleurs, dès la fin des années 1930.

A part la célébration des corps de paysans, y a-t-il d’autres sujets?

Il a fait aussi beaucoup de portraits, d’autoportraits, de paysages et de natures mortes. Il aimait photographier sa table de travail, mettre en scène son intérieur.

Après sa mort, ses photos sont toujours restées en retrait de son œuvre poétique. Pourquoi?

Philippe Jaccottet a géré les droits de l’auteur pendant trente ans.

Il a tenu à maintenir la poésie de son premier maître comme le centre de l’œuvre de Gustave Roud et à laisser sa photographie en arrière-plan. Il s’en est expliqué dans un entretien récent, disant qu’il n’aimait pas spécialement cet art, que l’œuvre photographique de Roud avait un caractère «très privé» et qu’il lui était difficile d’y trouver une portée esthétique.

Qu’est-ce qui a permis de modifier le regard sur ces photographies?

Depuis la mort de Gustave Roud en 1976, le statut de la photographie par rapport à la littérature a fortement changé, tout comme la

considération du public sur l’homo-érotisme.

En termes de stratégie éditoriale, est-ce que Philippe Jaccottet a néanmoins fait le bon choix?

Oui, et je le dis avec d’autant plus de force que je gère aujourd’hui,

en tant que président de l’Association des Amis de Gustave Roud, les droits de l’auteur. A la mort d’un écrivain, il y a plusieurs risques: qu’il soit oublié, qu’il soit relégué aux anecdotes de l’histoire littéraire ou qu’il ne soit plus lu. Le risque pour Roud était aussi

que le public, trop captivé par la puissance de la photo, en oublie de lire l’œuvre littéraire. Le meilleur moyen pour faire

connaître davantage un auteur après sa mort, n’est-ce pas d’offrir un noyau homogène, grâce auquel il sera facilement identifiable? Philippe Jaccottet a eu raison dans les années 1970 de valoriser l’œuvre poétique. Il a gardé ce cap pendant trente ans. Jusqu’à l’édition en poche de Gustave Roud chez Gallimard. Je pense qu’il a adopté la meilleure stratégie.

Aujourd’hui, que faire?

Gustave Roud est suffisamment considéré et reconnu en tant que poète pour que nous puissions donner un accès intégral à son œuvre. C’est même un devoir pour notre génération. Le risque consisterait aujourd’hui à trop le figer dans sa poésie, même si elle reste le centre de l’œuvre.

Gustave Roud, écrivain-photographe: qu’est-ce que cette appellation va changer?

De poète romand, il prend instantanément une envergure européenne. Roud est un grand écrivain-photographe à partir de l’entre-deux-guerres, ce qui est précoce et original. Son parcours devient incontournable dans l’histoire de la culture. Le dialogue entre les deux arts souligne une œuvre extrêmement riche, nettement plus tendue, avec une grande exigence esthétique et une vulnérabilité constante. Nous retrouvons le conflit entre sacré et profane, entre désir sublimé et désir incarné. Roud est un auteur important et aimé en Suisse romande et à l’étranger, nous pourrons cette année rencontrer davatange son œuvre et la faire connaître plus largement encore.

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