Promenade

Gustave Roud: «Mon seul désir, partir, partir»

L’écrivain du Haut-Jorat, mort en 1976, a fait de la marche dans les plaines autour de Carrouge le motif principal de son œuvre, le cœur même de sa quête. Deux sentiers permettent de lui emboîter le pas

C’est vrai que tout bascule. On a encore dans les yeux Lausanne, les rues, les stations de métro, quittés un quart d’heure plus tôt tout juste, et les collines du Jorat s’ouvrent, douces, amples, rebondies. Des plaines et des plaines, de tous les verts possibles, de tous les jaunes, jusqu’à la ligne d’horizon. Un monde s’impose. Celui de Gustave Roud. Le poète a vécu et écrit toute sa vie durant (1897-1976) dans la grande ferme, en contrebas. La bâtisse en impose. Large, forte, un flanc sur la route, l’autre dans un fouillis végétal généreux.

Nous sommes ici, à Carrouge, pour découvrir le «Sentier Gustave Roud». Il s’agit d’une promenade qui se déploie, en deux boucles (l’une de 6,9 km environ et l’autre de 10,6 km), dans les paysages arpentés sans relâche par le poète-errant, chérissant et subissant tout à la fois une solitude qu’il employait tout entière à la reconnaissance autour de lui de traces de paradis, d’éclats, d’instants de communion avec le monde visible et invisible, celui des vivants, celui des morts. Dans les plaines du Jorat qu’il parcourait depuis l’enfance (au point d’écrire, non sans humour dans le titre, un Petit Traité de la marche en plaine), il inscrivait sa quête personnelle. Chaque poème suit l’échange, la relation qui se noue entre le poète-marcheur et les paysages. Des êtres se dressent un peu comme des cyprès dans les collines, des laboureurs, des faucheurs, des hommes, aimés, parfois, d’une passion sublimée. Pour Gustave Roud, son homosexualité le condamnait à l’exil d’avec les autres. Il sera alors celui qui voit, qui capte les noces invisibles entre les mondes, entre les temps. Par les mots mais aussi par la photographie. Il se promenait toujours avec son appareil. Il a laissé 13 000 clichés qui se trouvent à la Bibliothèque universitaire de Lausanne.

C’est l’Association des amis de Gustave Roud, créée en 1977, soit un an après la disparition du poète, qui est à l’origine du parcours. Sur le modèle des sentiers littéraires qui existent un peu partout en Europe (la grande randonnée R. L. Stevenson dans les Cévennes par exemple, pour citer un des plus connus), le «Sentier Gustave Roud» permet aux amoureux de la prose du poète, et à ceux qui ont envie de la découvrir, de respirer, d’entendre, de voir la matière vive de son œuvre. Marcher était pour Gustave Roud la manifestation de sa quête poétique, de sa quête vitale aussi. Dans l’espoir d’un accord possible avec le monde. D’une entente. Chacun des poèmes est une promenade. Prendre le «Sentier Gustave Roud», c’est, comme rarement, entrer dans la page, marcher entre les mots. Et bien souvent, en cours de route, on se frotte les yeux. Paysages-poèmes, poèmes-paysages, qui précède? Qui façonne?

Il faut prendre quelques livres avec soi. Air de la solitude chez Poésie/Gallimard a l’avantage de rassembler les principaux recueils, du premier, Adieu (1927), à l’avant-dernier, Requiem (1967), et de comporter une préface de Philippe Jaccottet. Ce dernier raconte dans un autre ouvrage (autre viatique bienvenu pour la balade), Gustave Roud (Poésie d’aujourd’hui, Seghers), qu’il s’est éveillé à sa propre conscience poétique, il avait alors tout juste 16 ans, en écoutant le maître, un jour de juin 1941, faire une allocution à Lausanne à l’occasion de la remise du Prix Rambert pour son recueil Pour un moissonneur. Ce jour-là, devant un public d’étudiants, Gustave Roud a évoqué une des nombreuses balades qui constituaient sa vie. Et Philippe Jaccottet de décrire sa sensation de ne plus être dans la salle mais dans les pas mêmes du promeneur, «tel un pèlerin pour qui la marche est une tâche sacrée».

Les deux parcours partent de la maison de Gustave Roud. Ils relient des lieux de promenade chéris par le poète et des points de vue d’où il aimait «prendre le rythme du paysage». Le sommet de la colline au-dessus de Vucherens, qui apparaît dans les textes sous le nom de La Croix par exemple. Le cimetière de Ferlens aussi.

En route, on passe par Port-des- Prés. «J’ai traversé les campagnes de septembre, salué les semeurs de seigle, les premiers semeurs de blé. Un laboureur baillait dans le soleil, étirant contre les collines d’énormes bras fauves, un village à chaque poing. Le sentier vacillait comme une barque à travers le mouvant paysage livré aux vents, aux nuées, bizarrement battu de sourdes vagues d’ombre. Un autre laboureur m’a parlé comme on parle dans le sommeil, d’une voix précipitée et folle – la voix de mon ami perdu. C’était lui peut-être, car Port-des-Prés était tout proche où le Temps allait perdre son pouvoir... Voici le banc où je m’assieds sans rompre l’accueil des oiseaux: un rossignol des murailles, le pinson tombé du toit, une mésange qui meurtrit la poussière de mille griffes minuscules. La fontaine chante et perd haleine à chaque assaut du vent. Il y a une autre voix encore, celle du ruisseau sous les frênes comme une incantation monotone et profonde. Le temps s’endort. L’esprit s’endort. Ô présences, que tardez-vous donc à paraître?» (Air de la solitude, «Présences à Port-des-Prés»).

Solitaire, d’une discrétion infinie, Gustave Roud n’en a pas moins été un pôle irradiant des lettres de Suisse romande des années 1930 jusqu’à sa mort. Toute une génération d’écrivains a fait le «voyage» jusqu’à la ferme de Carrouge pour chercher l’écoute, écouter avec lui la nuit qui tombe, percevoir les voix qui comptent. Gustave Roud a été vite reconnu (Prix Rambert, Prix de la Ville de Lausanne), soutenu, aimé. Par sa correspondance, sa participation aux revues, son œuvre, sa dévotion à l’écriture, Gustave Roud a été l’inspiration, le souffle, l’élan de la vie littéraire. En France, la prise de conscience a mis plus de temps. Philippe Jaccottet a été l’inlassable transmetteur.

Aujourd'hui, l’œuvre reste vibrante et convoque toujours de nouveaux lecteurs, en Suisse, en France, en Belgique. L’Association des amis de Gustave Roud (le comité d’honneur comprend Philippe Jaccottet, Claire Jaquier, Pierre-Alain Tâche) est dirigée aujourd’hui par Antonio Rodriguez, professeur à l’Université de Lausanne et poète: «Une nouvelle génération de lecteurs se tourne vers Gustave Roud. Sa poésie touche parce qu’elle évoque une alliance entre désir et sacré. Alors que tout s’accélère toujours plus, cette quête de salut, de verticalité, au-delà du religieux, au cœur d’un paysage toujours incarné, convoque les lecteurs. Je reçois des appels de Français, de Belges, souvent lecteurs de Philippe Jaccottet, qui ont découvert Gustave Roud par lui, qui m’annoncent leur désir d’adhérer à l’association et de venir faire le sentier.»

Un rideau de pluie s’abat sur les collines. Gustave Roud, quand la solitude lui donnait l’impression de n’être plus que brume, guettait le soleil d’août. Et, en fermant les yeux, c’est bien ce soleil-là, qui semble traverser, de part en part, ces mots et les collines aussi.

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