Il a tout pour plaire: le talent, le sourire et le charisme, au point que son succès en paraît presque douteux. Gustavo Dudamel n'est pas qu'un golden boy au physique de latino et aux boucles noires. A 26 ans, ce jeune chef d'orchestre vénézuélien fait déjà l'unanimité. Il vient d'être sacré futur chef titulaire de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles. Il succédera à Esa-Pekka Salonen dès la saison 2009-2010. La nouvelle a fait grand bruit, et c'est à peine si les mécènes et musiciens de l'Orchestre symphonique de Chicago - qui cherchent eux aussi à repourvoir le poste de directeur musical - ont versé une larme après avoir vécu des émotions fortes avec lui.

Mais Gustavo Dudamel n'est pas qu'un nouveau-né de la baguette. En 2004, il remportait le premier Concours de direction Gustav Mahler de l'Orchestre symphonique de Bamberg. Claudio Abbado et Sir Simon Rattle le tiennent pour le chef le plus doué de sa génération. Tous deux sont partis au Venezuela pour voir le berceau du Wunderkind. Là, ils ont découvert el sistema, un système d'éducation musicale qui vise à intégrer les jeunes - 90% sont issus de milieux défavorisés - dans des orchestres le plus tôt possible. «Presque personne n'a idée de ce qui se passe au Venezuela: pour moi, c'est un exemple à suivre dans tous les pays», déclare Claudio Abbado. Quant à Simon Rattle, chef titulaire de l'Orchestre philharmonique de Berlin, il considère le projet pédagogique du réseau Simón Bolívar édifié au Venezuela comme le plus exemplaire qui soit.

Gustavo Dudamel lui-même en parle comme d'un conte de fées. Comme d'autres jeunes, il aurait pu sombrer dans la marijuana, les gangs et empoignades à main armée. «Beaucoup d'enfants viennent de la rue. Ils ont vécu des choses horribles - le crime, la drogue, les problèmes familiaux. Grâce au système, ces enfants troquent leurs canifs et pistolets pour des clarinettes et des violons.» La musique sert de ciment social, et c'est en offrant à chacun la possibilité d'apprendre un instrument gratuitement que José Antonio Abreu, économiste éclairé, fondateur de ce système il y a trente ans, est parvenu à installer un esprit de communion et d'émulation, essaimant dans les 125 orchestres de jeunes du pays.

250000 enfants bénéficient de ce programme social. Contrairement aux conservatoires européens, où l'enseignement est fortement individualisé, el sistema préconise des cours collectifs, favorisant l'écoute et l'entraide. A peine ont-ils appris à marcher que les enfants empoignent des instruments, passent leurs après-midi (quatre heures par jour!) en musique. Certains délinquants y ont sauvé leur peau. Lennar Acosta, clarinettiste dans l'Orchestre de jeunes de Caracas et professeur au Conservatoire Simón Bolívar, avait été arrêté neuf fois pour vol à main armée et trafic de stupéfiants avant qu'on ne lui tende une clarinette. Edicson Ruiz travaillait comme emballeur dans un supermarché jusqu'à ce qu'un voisin l'incite à se présenter à l'école de musique locale. A 17 ans, il était reçu à l'Orchestre philharmonique de Berlin, comme le plus jeune contrebassiste de son histoire.

«Je suis moi-même le produit de ce système, dit Dudamel. J'ai commencé dès l'âge de quatre ans, et j'ai d'emblée été intégré dans cette grande famille.» Né à Barquisimeto, à 350 kilomètres à l'ouest de Caracas, il s'amusait déjà à diriger des symphonies avec une baguette quand il avait huit ans. «Je faisais mes propres répétitions avec des CD. [...] Je mettais le CD sur pause et je disais aux musiciens ce qu'ils pouvaient améliorer.» A 9 ans, il commence le violon, et à 12 ans, il remplace un chef souffrant lors d'une répétition de l'orchestre des jeunes de Barquisimeto. Naît alors sa vocation, qui l'amènera à être nommé à 17 ans directeur musical de l'Orchestre de jeunes Simón Bolívar.

Fleuron national, cet orchestre tourne aujourd'hui dans le monde entier. Enthousiaste, Claudio Abbado a passé plusieurs semaines dans le pays pour travailler avec ces jeunes âgés entre 12 et 25 ans. De passage à Rome en septembre dernier, le chef italien a même confié à son jeune poulain la Cinquième Symphonie de Mahler qu'il devait diriger. L'élan juvénile de Dudamel, son sens du phrasé, mais aussi sa science orchestrale nous ont fait forte impression. Pareil enthousiasme à la Scala de Milan, pour Don Giovanni, et pour trois concerts au Festival de Lucerne, en mars dernier.

Certes, Gustavo Dudamel a encore du chemin à faire avant de diriger Tristan und Isolde. Entre-temps, son label discographique Deutsche Grammophon sortait en automne les 5e et 7e Symphonies de Beethoven. «Bien entendu, ce ne sont pas mes ultimes versions de ces symphonies», disait-il avec sagesse. La 5e Symphonie de Mahler, à paraître le 18 mai prochain, le montre sous un jour plus étincelant encore, lui et son orchestre ne formant qu'un seul corps.