Guy Brunet, le cinéma d’une vie

Beaux-arts La Collection de l’art brut lève le rideau sur les rêves de ce réalisateur amateur

Ses œuvres se parcourent comme on regarde un film. Captivant

L’exposition Guy Brunet à la Collection de l’art brut se visite comme on regarde un film en couleurs, sans décoller de l’intrigue, avec intérêt et un brin de tendresse. A l’instar de la plupart des créateurs de l’art brut (ou, comme il le relève lui-même, de l’art modeste ou singulier, peu importent les appellations), si ce n’est de tous les membres de cette famille hétérogène, l’homme mis en vedette à Lausanne a une obsession héritée de l’enfance. Ou plutôt une obsession née dans l’enfance, et qui a grandi avec lui. Chez l’artiste aujourd’hui septuagénaire, cette obsession s’appelle le cinéma. Un cinéma qu’il dédie au bonheur du public car, fait-il encore observer (dans un film, bien sûr), si tout le monde vivait son rêve le monde s’en porterait mieux.

Oui, l’exposition Guy Brunet, distribuée dans différentes salles du musée, à chaque étage en fait, ce qui accentue le sentiment de mouvement dans le temps propre au cinéma et fait durer le «suspense», est captivante à plus d’un titre; oui «ça» se regarde comme un film, un petit film peut-être, mais qui est tout de même l’œuvre d’une vie. Commençons par cette vie. Sans surprise, ou avec cet émerveillement qui naît d’une situation tellement en accord avec les faits qu’elle ressemble à un conte de fées, Guy Brunet est l’enfant d’un couple de projectionnistes ambulants, devenus les gérants d’un cinéma, le cinéma Caméo à Viviez, dans l’Aveyron, puis le cinéma Plaza à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn. Ce dernier établissement, qui fermera ses portes en 1963, met à l’affiche de préférence les films hollywoodiens. C’est le cinéma dont l’artiste est resté amoureux.

Après avoir secondé ses parents, Guy Brunet doit gagner sa vie, il travaille comme ouvrier dans pas moins de treize entreprises, avant de se livrer à des petits boulots jusqu’à l’âge de la retraite. Jamais il ne cesse de dessiner (des affiches, des personnages, des scènes), d’écrire (des pièces de théâtre, des scénarios), de jouer ses œuvres, tenant tous les rôles, endossant toutes les voix. Puis il s’adonne à la peinture, à la gloire du cinéma. Pourtant, fait observer Patrick Gyger, aujourd’hui directeur du Lieu unique à Nantes, il n’a plus vu un seul film (à l’exception de ses propres créations) depuis l’année 1966, où il a découvert Guerre et paix de King Vidor. Le cinéma, il l’a en lui, les acteurs qu’il fait revivre sur ses affiches, et par le biais de mannequins sommaires (non dénués de ressemblance), il les a admirés dans son enfance et jamais il ne les oubliera. Humphrey Bogart, Michel Simon, Gérard Philippe, Elizabeth Taylor, Gary Cooper, tous habitent sa maison, et apparaissent dans ses films. Ils sont, dit-il, sa famille.

A lui seul, signe indubitable de cet art «autre» qui est le sien, Guy Brunet, à la fois producteur et réalisateur, auteur et scénariste, décorateur et acteur, a créé et dirige ses studios baptisés, en hommage à la Paramount et à Cecil B. DeMille, les studios Paravision. Conçue et réalisée par le photographe spécialisé dans l’art brut, et surtout les artistes de l’art brut, Mario Del Curto, et par le commissaire indépendant Charles Soubeyran, l’exposition lausannoise mêle judicieusement les dessins, les affiches, visuellement très frappantes, les scénarios, recopiés à la main d’une manière particulièrement lisible et agrémentés d’illustrations, les photographies de Mario Del Curto et les extraits de films. Ceux-ci montrent l’artiste dans sa maison, entièrement dédiée à sa passion, et certaines de ses créations.

La voix assurée, qui ne bute jamais sur aucun mot, plutôt monotone mais néanmoins prenante, tandis que la caméra se tourne alternativement vers les différents personnages de papier et de carton, récite les intrigues inventées par l’auteur. Ce qui «intrigue» plus encore que ces histoires à rebondissements, c’est ce va-et-vient incessant entre imaginaire, et troubles de la personnalité sans doute, et références très concrètes au monde du cinéma et de la télévision – débats et séries télévisées. Tandis que la culture de Guy Brunet se focalise sur les salles obscures qu’il a fréquentées dans son enfance, sa bonne humeur et son discours averti, de même que ses images, nous interpellent.

Guy Brunet réalisateur . Les studios Paravision. Collection de l’art brut (avenue des Bergières 11, Lausanne, tél. 021 315 25 70). Ma-di 11-18h (tous les jours jusqu’à fin août). Jusqu’au 4 octobre.

Jamais il ne cesse de dessiner, d’écrire, de jouer ses œuvres, tenant tous les rôles, endossant toutes les voix