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Exposition

Guy Debord, «la recherche d’une vie meilleure»

Poète et dandy, l’auteur-culte de «La Société du spectacle» s’est nourri de Clausewitz et des grands stratèges. Sa pensée est un éloge permanent de la fugue. Distingué «trésor national», il est l’objet d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France.

En 1951, un jeune homme arrive à Paris. Il a déjà tissé des liens avec le groupe lettriste d’Isidore Isou. Il croit à la puissance des mots et de la poésie. Il va devenir un personnage influent de la vie intellectuelle et politique en France mais aussi en Europe. Il s’appelle Guy Debord. En 1953, il écrit sur un mur de la rue de Seine à Paris: «Ne travaillez jamais». Il s’y tiendra, critiquant sans relâche les servitudes et les conditionnements. En 1954, il rompt avec Isidore Isou et fonde l’Internationale lettriste. Avec sa revue ronéotée Potlatch, il choisit l’économie des moyens et la volonté d’efficacité dans la diffusion des idées. Il refuse l’étroitesse des avant-gardes artistiques et des milieux culturels parisiens. Il fonde l’Internationale situationniste en 1957 et élargit ses contacts dans toute l’Europe.

Au début des années 1960, c’est le tournant politique. L’art et la poésie ne lui suffisent plus. L’Internationale situationniste exclut les artistes de ses rangs en 1962. Guy Debord et les situationnistes sont peu nombreux (l’Internationale verra passer 78 membres de 1957 à sa dissolution en 1972) mais leurs idées sont partout. Debord publie La Société du spectacle en 1967. Presque en même temps, un autre situationniste, Raoul Vaneigem, publie Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Deux coups de tonnerre. Des mots qui vont bientôt se retrouver dans la rue. C’est Mai 1968, dont l’héritage reste au cœur des débats d’aujourd’hui. Puis Guy Debord s’insurge contre la marchandisation de ses propres idées, contre la mise en spectacle de la critique de la société du spectacle. L’Internationale s’auto-dissout en 1972. Mais l’histoire continue. Debord est redouté et admiré pour son intransigeance. Il est néanmoins de plus en plus isolé. Victime d’une polynévrite alcoolique, il se suicide en 1994 à 63 ans.

Une exposition à la Bibliothèque nationale de France (BnF) raconte ce parcours impossible à résumer. Elle s’intitule Guy Debord, un art de la guerre. Elle suit l’entrée définitive du fonds Debord dans le patrimoine de l’institution pour la somme de 2,5 millions d’euros après son classement comme trésor national. Guy Debord et le situationnisme seraient-ils désormais sans danger pour l’ordre établi? Appartiennent-ils seulement à l’histoire? Cet «art de la guerre» ne serait-il plus qu’un jeu stratégique, comme celui sur lequel Debord a travaillé de 1965 à sa disparition? Laurence Le Bras est conservatrice au département des Manuscrits de la BnF et responsable du fonds Debord. Emmanuel Guy prépare un doctorat sur Guy Debord. Ils avaient respectivement 18 et 11 ans en 1994 lors de son suicide. Ils n’ont pas été mêlés aux débats politiques des années 1960-70. Pourquoi s’y sont-ils intéressés? Ils expliquent comment ils ont découvert Debord et comment cette découverte a commandé la scénographie de leur exposition.

Le Temps: Quand avez-vous rencontré l’œuvre de Guy Debord pour la première fois?

Laurence Le Bras: Pour ma part, lors de la projection d’un de ses films au Centre Pompidou en 2001. C’était comme une évidence, ce que j’attendais, ce que je cherchais après des tâtonnements dans différents courants de pensée et dans différentes œuvres. Une sorte de révélation, l’analyse de la société où je me trouvais.

Etiez-vous politisée?

L. L. B.: Non, et je ne le suis pas. J’ai tout de suite été intéressée par son idée d’une existence qui transcende tous les champs d’action, par la recherche d’une vie meilleure dont nous avons fait l’un des fils conducteurs de l’exposition. Nous avons voulu réaliser une synthèse des différentes façons dont nous avons accédé à cette œuvre et à la signification qu’elle a pour nous. Peut-être y a-t-il la possibilité de trouver une autre façon de vivre? Les textes de Debord nous fournissent des armes pour y réfléchir.

Et vous, Emmanuel Guy?

Emmanuel Guy: J’ai un parcours universitaire traditionnel. J’ai fait des études d’histoire de l’art. J’ai rencontré Debord par deux voies extra-académiques. D’une part ma curiosité pour les recherches architecturales des années 1950-60 et pour les avant-gardes, curiosité qui m’a fait croiser les situationnistes. D’autre part un goût pour la création contemporaine, en musique notamment, qui utilise beaucoup de sampling, le détournement… Debord était déjà un classique quand je l’ai abordé. Ses œuvres étaient chez des éditeurs institutionnels. Mais j’ai été fasciné par sa puissance corrosive, par son phrasé et par son humour.

A-t-il un écho dans votre génération?

E. G.: Autour de l’exposition, nous recevons beaucoup de très jeunes chercheurs. Ils ont une vingtaine, une trentaine d’années. Auparavant, ceux qui travaillaient sur le situationnisme le faisaient avec une empathie à l’égard de leur sujet, comme si étudier Debord c’était devenir Debord. Nous n’avons pas cette prétention. Nous ne sommes pas situationnistes. Deux générations se succèdent, celle qui était là et prétend avoir un magistère moral et scientifique sur cette époque parce qu’elle était là, et la nôtre qui a une distance par rapport aux événements et aux jeux de pouvoir dont elle était pleine. Il me semble que notre génération est toute désignée pour faire une exposition Debord en 2013. L’étudier est une manière de régler nos comptes avec notre propre époque qui nous semble toujours contestable.

Comment avez-vous conçu l’exposition?

E. G.: A partir de la stratégie. En recevant le fonds, nous avons découvert le plateau du jeu de la guerre. Nous avons trouvé des fiches de lecture consacrées à la stratégie et à l’histoire militaire. Un tiers de la bibliothèque de Debord est consacrée à ces sujets. Or il s’est inscrit d’abord dans l’avant-garde parisienne puis dans l’avant-garde artistique européenne. A partir du début des années 1960 il participe à l’action politique. Enfin, après la dissolution de l’Internationale situationniste, il appartient de plus en plus au champ littéraire. Comment intégrer ces champs successifs? La stratégie nous est parue le moyen de les aborder. Le stratège a les pieds dans une époque à laquelle il s’adapte et il vise un but précis. Celui de Debord est de trouver comment transmettre un discours d’émancipation sans devenir un maître à penser.

L.L.B.: Les fiches de lecture de Guy Debord permettent de mieux appréhender ce problème de transmission. En dépouillant le fonds, nous en avons trouvé 1400 qui sont le centre en fusion de son œuvre. Debord n’annotait pas ses livres. Il y a recopié des citations de 1950 jusqu’à sa mort. Il les classait dans des chemises dont les thèmes correspondent à ses préoccupations: poésie, Machiavel et Shakespeare, historique, Hegel, Marx, stratégie, histoire militaire, philosophie, sociologie, etc. Nous exposons environ 600 fiches. La variété des auteurs cités témoigne de son côté autodidacte et du fond de pensée contre lequel Debord a construit la sienne.

Serait-il d’abord un homme de mots et de textes avant d’être un homme d’action?

E. G.: Dans La Société du spectacle, Debord critique les images produites par la publicité, par les pouvoirs qui s’interposent entre nous et le monde, entre nous et les autres; il critique les rôles sociaux qui nous sont présentés et que nous imitons. On en conclut souvent que Debord appelle à un rapport non médié au réel. Or, quand il est sur les barricades, il pense à l’Iliade. Son rapport à la réalité est médiatisé par la lecture. C’est une disposition que nous partageons.

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