Haden, en son jardin

Décès Le contrebassiste américain Charlie Haden est mort vendredi, à l’âge de 76 ans

Avec Ornette Coleman, John Coltrane, Keith Jarrett ou Pat Metheny, il avait été l’un des hérauts du jazz moderne

Il avait toujours l’air de mauvaise humeur. On ne dira pas patibulaire. Mais d’une austérité un tantinet rigide, l’accent traînant du Sud, la chemise boutonnée jusqu’au col, les lunettes d’écaille, le cheveu court de petit garçon. Un jour, au Festival de jazz de Montréal, on l’avait vu interrompre son compagnon Hank Jones après un début de morceau patinant. Hank avait l’air légèrement décontenancé par ces mines d’instituteur, mais ils étaient repartis ensemble sur la route des spirituals. Charlie Haden ne laissait rien passer. Ni du tempo. Ni de la beauté. Il était à cheval sur ces choses. Le jazz, pour lui, était une révolution qu’il fallait entreprendre avec exigence et ampleur.

Mille souvenirs de musique reviennent en tête, au moment où il faut l’enterrer. Charlie Haden est décédé le 11 juillet à Los Angeles, cette cité-pieuvre, paradoxale, où il avait fini par retrouver ses mémoires méridionales; d’une longue maladie, de celles dont on ne prononce pas le nom au moment des obsèques. Charlie, enfant de l’Iowa, né en 1937, avait contracté adolescent une forme particulière de poliomyélite. Pas celle qui atrophie les membres inférieurs, mais une variante aussi vicieuse qui avait à demi paralysé ses cordes vocales. A cette époque, Charlie chantait encore. Avec la famille Haden. Des airs country aux ciels infinis. Il était la coqueluche de son coin. Petit gars à la voix solaire, qui trouvait la tierce sans même qu’on lui donne la clé.

Il était renfrogné, miné par cette carrière contrariée de cow-boy choriste, quand il a débarqué à Los Angeles en 1957, avec l’espoir de se réécrire une vie. Le saxophoniste Charles Lloyd, qui l’a connu à cette période, rappelle sur les réseaux sociaux leur rencontre, les bœufs sans limite avec Ornette Coleman, Billy Higgins, Don Cherry. «C’étaient des jours ouverts, puisés dans une quête de liberté. Reste en paix, tendre guerrier.» Il y avait des palmiers, des plages huileuses, mais ils avaient trop à faire, ces Californiens d’adoption, pour se laisser porter par la vague. Ils inventaient le free-jazz. Sans même se soucier d’un nom pour baptiser cette musique neuve.

Charlie ne voyait aucune contradiction. Entre le conservatisme apparent des cantiques du Missouri où il avait été élevé et la déferlante émeutière que le swing allait subir. Mais à New York, tout change. Le saxophoniste texan Ornette Coleman radicalise sa musique. Ils fabriquent ensemble le jazz à venir, un déluge sonique: deux quartettes qui improvisent face à face comme s’il s’agissait de deux hommes. Charlie est le contrebassiste du mouvement. John Coltrane fait appel à lui pour ne pas manquer un train. Mais aussi Keith Jarrett, dont il rejoint le quartette, une passionnante industrie de déconstruction lyrique, et avec lequel il venait d’enregistrer son dernier album en duo, adéquatement intitulé Last Dance.

Avec son orchestre de guérilla, Liberation Music, qu’il fonde en 1969, Charlie Haden mêle trois soucis qui ne le quittent plus. L’ouverture du jazz à tous les possibles, rythmiques et harmoniques. L’obsession de la composition et, en particulier, des chansons. L’engagement politique de gauche, auprès des oppositions sud-américaines et contre l’essentiel de la politique américaine. Charlie Haden parle peu. Il abhorre sa propre voix. Mais il crée, notamment avec la pianiste Carla Bley, des plateformes d’expression sans équivalent dans le jazz contemporain.

On ne comprendra rien à cette trajectoire, unique, si on n’envisage pas le goût profond de Charlie Haden pour les belles choses. Avec Jan Garbarek et Egberto Gismonti, avec aussi son quartette West, Haden explore la mélodie. Il écrit beaucoup, des morceaux qui deviennent en un enregistrement des standards absolus: «Silence», «For Turiya». Ce ne sont pas des bluettes réactionnaires qui succèdent à l’Agitprop du free-jazz, mais la réconciliation manifeste de l’enfant Haden, nourri au terroir et aux chants d’église, et de l’adulte Haden qui cherche toujours la faille dans l’équilibre. Avec le guitariste Pat Metheny, il publie en 1996 un des plus riches albums de la décennie: Beyond the Missouri Sky. Un retour aux frousses. Au bluegrass, au blues, l’économie sidérale de deux virtuoses qui n’enfilent pas une note de trop. Haden a si souvent frôlé la perfection, dans son éthique de rural urbanisé, qu’on avait fini par oublier à quel point tout cela n’était pas normal.

Comme tous les contrebassistes, lové dans le fond du son, Charlie Haden était aussi un soliste aux oreilles disproportionnées. On peut écouter «Lonely Woman», la composition d’Ornette qui l’a accompagné presque toute sa vie, peut-être la version de 1987 gravée avec Paul Motian et Geri Allen: la basse ouvre le morceau, la pulsation comme une lame de fond, on ne conçoit pas introduction plus poignante. Puis, on l’oublie. La contrebasse, qui se dérobe. L’humilité des fondations. Il suffisait pourtant que Haden arrête de jouer pour que tout s’effondre. Il était l’inouï indispensable. La clé de voûte. Aujourd’hui, le jazz a perdu sa base.

Le jazz, pour lui, était une révolution qu’il fallait entreprendre avec exigence et ampleur